L’actualité des musiques de création est ce mois-ci florissante à Bordeaux. Avec d’une part le retour du MÀD, jeune festival créé en 2020 par un ensemble Proxima Centauri qui y célèbre ses 30 ans. Et, d’autre part, la création mondiale de Point d’orgue, opéra de Thierry Escaich et Olivier Py.

MÀD nomade

Cependant qu’en Occitanie voisine, l’excellent festival Riverrun, initié par le GMEA [Centre national de création musicale d’Albi, NDLR], bat son plein jusqu’au 14 octobre, Bordeaux s’impose en ce mois d’octobre – une fois n’est pas coutume – comme l’épicentre des musiques de création en Nouvelle-Aquitaine. De quoi faire oublier la regrettable annulation d’Uppercut, festival porté par UN ensemble, prévu en septembre…

Grâce en soit rendue, en premier lieu, au valeureux ensemble Proxima Centauri, qui organise la seconde édition de son festival MÀD (pour Musiques à découvrir, à défendre, à déguster, etc.). Une édition 2021 qui fournit
à l’ensemble – épaulé et entouré par un réseau de structures partenaires et d’artistes amis – l’occasion idéale de célébrer ses 30 ans en nous promenant, de Cenon à Gradignan, du Canada à la Pologne, du plus minimal au plus théâtral, d’écriture en improvisation, à travers un vaste spectre d’expressions sonores. Un spectre
dont il convient, en premier lieu, de louer le progressif élargissement : vers les musiques électroniques d’un côté, avec la présentation en ouverture (le 14/10 au Rocher de Palmer) du projet InBach de l’érudit Arandel, mariage plutôt réussi entre l’œuvre du cantor de Leipzig et les grooves électro ; de l’autre, vers les grands espaces d’un minimalisme radical incarné par le compositeur et cinéaste américain Phill Niblock (88 ans le 2 octobre) : présenté en association avec Monoquini, un film documentaire de Thomas Maury (19/10) revient sur cette figure inclassable, dont la musique hautement hypnotique faite de longues notes tenues explore l’intérieur du son.

Mais cette édition permettra aussi de découvrir les convulsives et shakespeariennes Cleopatra’s Songs de la compositrice et chanteuse polonaise Agata Zubel, dont l’aspect théâtral rappelle Le Grand Macabre de Ligeti. Interprétés par Muriel Ferraro et l’ensemble MÀD – soit une quinzaine de musiciens Proxima Centauri spécialement réunis pour l’occasion, placés sous la direction de Guillaume Bourgogne –, ces chants concluront une copieuse après-midi au Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan (17/10) : 5 concerts réunissant une trentaine de musiciens, parmi lesquels le percussionniste Sylvain Lemêtre (unique protagoniste
d’un intriguant spectacle jeune public) et Jacques Di Donato (en duo de clarinettes avec Florent Pujuila), interprètes émérites autant qu’incroyables improvisateurs. Organisée dans les espaces de la MÉCA,
des galeries du Frac à la salle de l’OARA, la soirée de clôture, placée sous le signe de la surprise et de l’amitié, verra Proxima Centauri souffler, donc, ses 30 bougies. La création de Confluence, concert-spectacle associant deux autres formations (les Strasbourgeois d’HANATSUmiroir et les Montréalais de Paramirabo) autour de nouvelles partitions commandées à cinq compositeurs, sera encadrée de deux déambulations en
compagnie de la chanteuse Géraldine Keller, du percussionniste Clément Fauconnet, mais aussi des plasticiens Loreto Martinez et Yves Chaudouët, du photographe Frédéric Desmesure… Trente ans après ses débuts,
si certains de ses membres ont changé, l’ensemble fondé par Marie-Bernadette Charrier et Christophe Havel est resté fidèle à sa nomenclature originelle (saxophone, flûte, percussion, piano, électronique) et à sa ligne esthétique. Surtout, après avoir été à l’origine de plusieurs centaines de créations, testé les confrontations et les configurations les plus diverses avec gourmandise et exigence, son envie d’explorer et sa curiosité semblent n’avoir guère été émoussées par les ans. Tant mieux pour eux, et pour nous.

Folie constante

On parlait du Grand Macabre. C’est précisément, en raison de sa « folie constante », l’une des influences que revendique le compositeur et organiste Thierry Escaich (né en 1965) au sujet de son opéra Point d’orgue, dont le Grand- Théâtre de Bordeaux, coproducteur de l’œuvre, présente début octobre la création mondiale publique. Si cette partition d’à peine une heure est donnée en complément de La Voix humaine, la magnifique tragédie lyrique de Francis Poulenc et Jean Cocteau (1959) – mettant en scène une unique chanteuse, suspendue à son téléphone et aux mots inaudibles de son amant qui la quitte –, c’est qu’il en constitue la suite, ou plutôt l’envers.

Avec Olivier Py, son librettiste et metteur en scène, Thierry Escaich s’est en effet plu à imaginer l’amant invisible… et son double : plutôt que le salaud ou le lâche auquel on croyait avoir affaire, Point d’orgue campe en effet un homme en proie à une maladie de l’âme, et aux prises avec un démon qui le torture. Mais qui est cet Autre ? Il pourrait être son dealer, son bourreau, son amant ; il est surtout une allégorie de la dépression, incarnation d’une perte de sens des plus contemporaines… Balançant entre burlesque et élans mystiques, c’est dans l’esprit plus que dans la lettre que la partition de Thierry Escaich se souvient de Poulenc. Loin de tout néoclassicisme, elle traduit cet enfermement psychologique par une musique fragmentée et habitée, raffinée et obsessionnelle, offrant aux trois chanteurs un impressionnant éventail d’expressions.

MÀD, festival des musiques de création, du jeudi 14 au jeudi 21 octobre. lefestivalmad.fr

La Voix humaine/Point d’orgue, de Francis Poulenc et Thierry Escaich, mise en scène d’Olivier Py, Orchestre national Bordeaux Aquitaine, direction musicale de Pierre Dumoussaud, du lundi 4 au dimanche 10 octobre, 20h, sauf le 10/10 à 15h, relâche, les 5 et 7/10, Grand-Théâtre de Bordeaux, Bordeaux (33) opera-bordeaux.com