NARCISSE OU LA FLORAISON DES MONDES

Le FRAC Nouvelle-Aquitaine MÉCA bouscule nos représentations végétales dans une exposition qui prend pour thème la fleur dans l’art contemporain.

« Observer ce qui nous entoure, se plonger dans le monde inconnu des insectes et des plantes, réaliser qu’aucun être vivant n’est isolé du contexte général, c’est découvrir la complexité d’un système dans lequel nous occupons une niche particulière : la fin d’un parcours de prédation. Par cette simple observation, nous réalisons que nous dépendons de la diversité », écrit le jardinier, paysagiste, botaniste, entomologiste, biologiste et écrivain Gilles Clément(1).

Pourtant, malgré les études sur les bouleversements environnementaux et climatiques, les rapports sur la disparition exponentielle des insectes, les alertes quant aux conséquences irrémédiables d’une hausse des températures… Rien n’y fait. Ces mises en garde peinent à soulever des mesures ambitieuses, comme le témoigne à nouveau l’accord a minima adopté il y a quelques semaines lors de la COP25 à Madrid.

À Bordeaux, cet enjeu sociétal innerve la nouvelle exposition du FRAC Nouvelle-Aquitaine MÉCA à travers un sujet faussement anodin : la fleur. Sans doute faut-il rappeler que « les angiospermes, ou plantes à fleurs, constituent plus des trois quarts de la biodiversité de notre planète. Leurs feuilles créent l’oxygène, la fleur féconde le fruit, le légume, la céréale. Ses principes phyto-actifs sont à l’origine de notre médecine », souligne la commissaire d’exposition Sixtine Dubly. Imaginé en duo avec Claire Jacquet, la directrice du FRAC Nouvelle-Aquitaine MÉCA, le parcours nous offre une plongée passionnante dans ce territoire encore largement inconnu (de fait, chaque année 2 000 nouvelles espèces de plantes à fleurs sont découvertes). 

Suzanne Husky, The Last Frontier du vivant, de la série Faïence ACAB, 2015, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, © Suzanne Husky. © Jean-Christophe Garcia

Longtemps marginalisée et minorée, classée (avec la nature morte) au bas de la hiérarchie des genres instaurée par les instances artistiques au xviie siècle, la fleur semble prendre sa revanche si on en croit les multiples manifestations dont elle fait l’objet dans le champ de l’art contemporain. Les raisons d’un tel regain d’intérêt ? Les causes sont sans soute plurielles comme l’esquissent les deux commissaires d’exposition. Expression d’une inquiétude face à l’érosion des liens que nous entretenons avec le vivant et le végétal, riposte d’un courant secondaire de l’histoire de l’art… 

Sa réhabilitation et son omniprésence actuelle n’ont rien d’unilatéral. Elle est même ambiguë. Ce qui est certain, c’est que la fleur n’apparaît plus comme simplement ornementale, elle « est un prélude, l’activation de l’Éros artistique, d’une pulsion vitale créatrice ; l’élément vecteur ou déclencheur de nouvelles mythologies collaboratrices et solidaires, envoûtantes et apaisées ». 

En compagnie d’une ribambelle d’artistes d’hier et d’aujourd’hui répartie en douze chapitres, l’exposition nous escorte dans les méandres de cette beauté florale, qui nous fascine et nous interroge. Les mystères de la symbolique des fleurs héritée du Moyen-Âge (portrait d’un Moine dans une guirlande de fleurs daté du xviie siècle) croisent la science avec les observations méticuleuses du mentor d’Odilon Redon, le botaniste Armand Clavaud. Les approches naturalistes se poursuivent avec Patrick Neu et se parent de fantastique avec David Claerbout et les plantes carnivores d’Alain Séchas. 

Avec Pierre et Gilles, et Jeff Koons, la fleur se pare de kitsch. Elle devient un symbole de révolte avec Marc Riboud et son emblématique Jeune fille à la fleur, prise en 1967 lors d’une manifestation à Washington contre l’intervention américaine au Vietnam. Elle est au coeur de réactions en chaîne avec Hicham Berrada, prétexte à un émerveillement du quotidien (Josef Sudek), une précieuse alliée de l’écoféminisme (Suzanne Husky) et un sujet politique avec Kapwani Kiwanga. Son oeuvre à protocole est née dans un long et patient travail sur les archives visuelles liées à la décolonisation. Nimbé d’ambivalence symbolique, le bouquet de l’artiste franco-canadienne a été reconstitué à partir d’images d’époque documentant une cérémonie relative à l’indépendance de l’ancienne colonie britannique, le Ghana.

Anna Maisonneuve 

1. Éteindre le soleil ou vivre avec ? , in Narcisse ou la floraison des mondes, catalogue d’exposition (Actes Sud).

« Narcisse ou la floraison des mondes », jusqu’au samedi 21 mars, FRAC Nouvelle-Aquitaine MÉCA, Bordeaux (33). 

fracnouvelleaquitaine-meca.fr