MESHA MAREN

Enfant des Appalaches, où son père travaillait comme visiteur de prison, enseignante en Virginie, récipiendaire de nombreuses récompenses littéraires, dont le Thomas Wolfe Fiction Prize, son premier roman, Sugar Run a suscité l’enthousiasme de ses pairs et du public. Sa venue constitue un événement.

Propos recueillis par Marc A. Bertin. Traduction de l’anglais (États-Unis) par Fanny Soubiran.

Vous avez écrit de nombreuses nouvelles et plusieurs essais. Quand avez-vous ressenti que le moment était venu de vous lancer dans un roman ?

Honnêtement, ce n’était pas tant une décision consciente. J’ai commencé à écrire sur Jodi et Paula en 2010. Je me rappelle encore exactement où j’étais quand la première image de Jodi s’est formée dans mon esprit. Je traversais un parking à Asheville en Caroline du Nord pour me rendre dans un café et j’ai vu cette image d’un verre de whisky, avec des glaçons qui fondent, et en arrière-plan une fenêtre ouverte et un rideau qui vole au vent. Je me suis alors concentrée sur cette image et j’ai pris conscience qu’il y avait une femme dans la pièce, se tenant dans l’embrasure d’une porte, celle d’une salle de bains et dans cette salle de bains, une autre femme. Ces images étaient fortes et persistantes. En arrivant au café, je les ai couchées sur le papier. Dans les semaines et les mois qui ont suivi, des images de ces deux femmes me sont venues de plus en plus nombreuses. Au début, je pensais juste écrire une nouvelle sur Jodi et Paula. Je n’avais jamais essayé d’écrire un roman avant. Mais assez vite je me suis rendu compte que j’avais trop de matière pour une simple nouvelle et j’ai continué à écrire et j’ai fini par entrevoir le roman. J’ai bien dû réécrire ce roman au moins cinq fois mais Jodi en a toujours été le point focal.

Quels sont les auteurs que vous aimez lire ? Vous ont-ils influencée d’une manière ou d’une autre ?

Les auteurs qui m’ont le plus influencée pendant les années d’écriture de Sugar Run sont Denis Johnson et Anne Carson. Je suis souvent revenue à Des anges de Johnson et Plainwater de Carson. J’ai aussi été profondément influencée par L’Amant de Marguerite Duras et sa manière de montrer comment les relations amoureuses, en particulier celles vécues à un jeune âge, peuvent vous transformer à jamais et changer le cours de votre vie, comme c’est le cas pour Jodi.

On pourrait presque parler de tradition nord-américaine, néanmoins est-il facile d’enseigner l’écriture créative (à Duke University) tout en écrivant ?

Oui, c’est vrai qu’il y a là une forme de tradition nord-américaine. Je la trouve extrêmement bénéfique à plusieurs titres. D’abord, grâce à l’enseignement, je me dois de constamment interroger le processus d’écriture et de pouvoir en parler de façon à être comprise de mes étudiants et je crois que ça m’est utile dans mon propre processus d’écriture aussi, ce fait de rester toujours attentive au fonctionnement de l’écriture. Ensuite, j’aime mieux ne pas dépendre de mon art pour subvenir à mes besoins et ceux de ma famille. J’apprécie d’avoir ce travail dans l’enseignement pour payer les factures de sorte que ma création se fait à des fins purement artistiques et non financières. Duke est un endroit particulièrement merveilleux pour enseigner parce qu’il y a énormément de ressources disponibles à la fois pour mes étudiants et pour moi et on me soutient dans mon travail d’écriture. Je ne donne que deux ateliers parce que l’université veut s’assurer que je dispose de tout le temps pour écrire.

La région des Appalaches est celle où vous avez grandi, celle où vous vivez aujourd’hui et celle où votre personnage Jodi McCarty revient. Vous y êtes chez vous. Mais était-ce si évident d’en faire le lieu de votre roman ?

En effet, c’est sans aucun doute dans les montagnes de la Virginie de l’Ouest que je me sens vraiment chez moi et écrire sur les Appalaches, c’était assez évident d’une certaine façon. Je n’écris pas toujours sur cette région mais c’est mon pays de cœur et j’y ai donc assez naturellement situé mon premier roman. Sugar Run traite à plusieurs titres du mal du pays parce qu’à l’époque où je l’écrivais je vivais loin à Iowa City et la région me manquait terriblement. Finalement, le roman parle de la nostalgie d’un endroit et du fait d’y retourner, ce que j’ai fait dans la vie aussi.

Votre père était bénévole dans une association d’aide aux femmes détenues de la prison fédérale d’Alderson en Virginie de l’Ouest. Dans cette même prison, vous avez animé des ateliers d’écriture. Votre roman parle d’une ex-détenue. Où se place la frontière avec l’intime ?

Ce qui était intéressant quand j’ai enseigné en prison c’est que je n’ai commencé à le faire qu’après avoir terminé Sugar Run, ou presque. Je suis familière des prisons depuis l’enfance puisque, comme vous l’avez rappelé, mon père y faisait du bénévolat. Par ailleurs, la ville dans laquelle j’ai grandi, Alderson, est toute petite et la prison y exerce une influence majeure. Je crois que la présence de cette prison dans ma ville d’origine est peut-être ce qui m’a conduite à écrire sur une ex-détenue, mais de façon inconsciente, comme la plupart des choses dans mes fictions. Je n’ai pas modelé Jodi à l’image d’une détenue que j’aurais rencontrée dans l’enfance ou lors de mes ateliers, c’est plutôt qu’à un niveau inconscient, mon esprit s’était déjà dès l’enfance intéressé à ces histoires de vie en prison et cela a ressurgi dans ce livre.

Lauren Groff, Laura Kasischke, Chris Offutt, Charles Frazier, Daniel Woodrell, pour n’en citer que quelques-uns, ont fait l’éloge de Sugar Run. Submergée ou grisée ?

Les deux, mais de la meilleure façon qu’il soit. Quand la chronique du New York Times écrite par Charles Frazier a paru, je suis sortie acheter un exemplaire du journal. J’ai décidé d’en prendre plusieurs pour les envoyer à mes proches et l’employé à la caisse m’a demandé pourquoi j’achetais autant d’exemplaires du même journal. Je lui ai répondu : « Mon roman y est chroniqué » et j’ai fondu en larmes au beau milieu du magasin. C’était le moment le plus heureux mais aussi le plus fou, le plus imprévu, de toute ma vie.

Sugar Run a la saveur d’un road movie mais aborde aussi des sujets d’actualité : gaz de schiste, trafic de drogue, pauvreté et chômage. L’œil de l’écrivain est-il plus précis que celui du journaliste ?

Pas plus précis, non, mais l’œil du créateur de fiction présente d’importantes différences avec celui du journaliste. Je parle toujours avec mes étudiants de la différence entre le langage transactionnel et le langage transformationnel (le premier argumente, illustre, instruit tandis que le second joue sur la surprise, la révélation, le mystère). Ce matin même, je travaillais sur un de mes prochains cours en m’appuyant sur une citation de Maurice Merleau-Ponty qui selon moi touche à l’essence de tout cela. Merleau-Ponty dit : « Revenir aux choses mêmes, c’est revenir à ce monde avant la connaissance, dont la connaissance parle toujours, et à l’égard duquel toute détermination scientifique est abstraite, signitive et dépendante, comme la géographie à l’égard du paysage où nous avons d’abord appris ce que c’est qu’une forêt, une prairie ou une rivière. » C’est ce que réussit le créateur de fiction, je crois, revenir aux choses mêmes.

Pourquoi avoir choisi cette citation de Denis Johnson : « Depuis ma plus tendre enfance, j’ai grandi dans des collines pourpres, à la lisière même du langage. » ?

J’ai choisi cette citation parce que j’aime la façon dont les mots y résonnent les uns avec les autres et parce que je trouve qu’elle décrit les difficultés de la communication. Cette formule de « la lisière même du langage » évoque pour moi cette tentative de communiquer sur l’amour, la vie ou son pays (« les collines pourpres » de l’enfance) et la difficulté à exprimer tout cela. Pour moi, “la lisière même du langage”, c’est ce moment où l’on a tous les mots justes dans la tête mais votre langue reste collée au palais et je pense que c’est ce qui se passe pour Jodi la plupart du temps, elle a un grand cœur et une passion pour la vie mais elle a beaucoup de mal à communiquer et avancer.

Vous êtes publiée en France chez Gallmeister. Qu’est-ce que cela fait de côtoyer des écrivains comme David Vann, Pete Fromm, Craig Johnson ou Jennifer Haigh ?

Je me sens incroyablement et profondément honorée et pas loin de pleurer à nouveau comme je l’ai fait en achetant le journal.

Quels livres nous recommanderiez-vous ?

Je vous recommande chaudement Le Livre de Sarah de Scott McClanahan qui vient juste d’être traduit et publié aux éditions de l’Olivier. J’adore ce livre. Je l’ai chroniqué à sa parution aux Etats-Unis en 2017 et voilà ce que j’ai écrit : « McClanahan n’a pas peur de confronter le royal et sacré au banal et prosaïque. Il les embrasse d’un même élan – haut et bas, simple et complexe, fiction et non-fiction, présent et passé – et le résultat est un livre qui est aussi tendre qu’il est féroce. Pour McClanahan, il n’y a pas de contradiction entre l’astral et le tellurique et à travers Le Livre de Sarah une puissante électricité naît de cette coexistence simultanée, les émotions intenses que vit son personnage et les phrases simples et abruptes qui les expriment. »

Est-il plus ardu de construire une cabane en bois que d’écrire un livre ?

Oui et non. Il est plus difficile de construire une cabane dans le sens où si vous la construisez mal, il y aura des fuites au niveau du toit ou le plancher s’effondrera et vous sentirez le vent froid s’immiscer et c’est bien plus difficile de revenir en arrière et de réparer. Quand on écrit, c’est plus facile de corriger parfois mais l’écriture a ses écueils parce que vous n’avez pas de plan, c’est bien plus mystérieux que ça et si vous essayez de construire un roman comme vous construiriez une cabane, en suivant un modèle à la précision mathématique, vous vous retrouvez avec un livre d’écriture transactionnelle et c’est un échec total. Les deux tâches se ressemblent cependant dans le fait que l’on construit une cabane comme l’on écrit un roman en travaillant dur, morceau par morceau, au fil du temps, et en y mettant de l’amour on y arrive.

Rencontres avec Masha Maren autour de son premier roman Sugar Run (Gallmeister), dimanche 5 avril, 14h30.

www.escaledulivre.com

« Finalement, le roman parle de la nostalgie d’un endroit et du fait d’y retourner »

« L’œil du créateur de fiction présente d’importantes différences avec celui du journaliste »

« On construit une cabane comme on écrit un roman en travaillant dur, morceau par morceau, au fil du temps, et, en y mettant de l’amour, on y arrive »