LA FANZINOTHÈQUE

Moyen d’expression marginal, fragile et bon marché, circulant hors des circuits de ventes traditionnels, le fanzine est longtemps resté une pratique méconnue passée sous les radars de la culture officielle. Ce support a pourtant son temple en France : la Fanzinothèque de Poitiers, institution qui oeuvre à collecter et archiver ce patrimoine de l’ombre depuis 30 ans. À l’occasion de l’anniversaire du lieu cette année, le président de l’association, Andrew Hales revient sur l’histoire de ce projet hors norme et sur la vivacité actuelle d’un médium, véritable planche de salut à l’ère du diktat du tout digital.

Propos recueillis par Nicolas Trespallé

D.R

Comment s’est créée la Fanzinothèque ? 

Tout a démarré grâce à Didier Bourgoin, c’est lui qui a monté le projet de toutes pièces avec ses propres réseaux. C’est quelqu’un qui a fait beaucoup de choses, il a une formation d’historien de l’art, il gérait un magasin de disques sur le site du Confort Moderne et organisait différents événements culturels à Poitiers. Il possédait une collection importante de fanzines qu’il avait lui-même constituée et, au fur et à mesure, lui est venue l’idée de fonder la Fanzinothèque, la première en Europe à l’époque. Il a bénéficié du soutien de la Ville assez rapidement.

Qu’est-ce qui caractérise selon vous un fanzine ?

La définition la plus basique, c’est de dire qu’il s’agit d’une publication autoproduite, réalisée de bout en bout par un fan sans passer par un éditeur. Le fanzine peut parler de n’importe quel sujet. En général, on fait remonter son origine aux années 1930 quand les fans de science-fiction se sont mis à imprimer leurs propres supports de publication parce qu’ils ne trouvaient pas ce qu’ils voulaient dans le commerce. À partir des années 1960, la pratique du fanzine s’est développée dans le domaine de l’art mais le vrai boom s’est fait dans les années 1970 avec le mouvement punk et son esprit do it yourself (DIY). La naissance de la Fanzinothèque s’inscrit à la suite de ce mouvement-là.

Comment s’est enrichi le fonds au fil des années ?

Cela a augmenté petit à petit. On fonctionne essentiellement sur le don des créateurs qui nous font des envois. Maintenant, il y a aussi des dons de collections entières. On procède aussi à quelques achats dans la mesure des moyens limités dont on dispose. Aujourd’hui, le fonds s’élève à environ 55 000 documents et la collection s’enrichit de près de 1 500 nouveautés par an. Le plus ancien fanzine que l’on possède doit dater de la fin des années 1960. Le fanzine est une production rare, la plupart des publications ont disparu, on a un vrai rôle historique à jouer.

Justement, comment faites-vous pour valoriser ce patrimoine par essence fragile et éphémère ?

Depuis le début, l’idée était de rendre disponible en permanence le fonds au public. Cela peut poser des problèmes de conservation, du fait que le fanzine peut être manipulé ou exposé à la lumière, mais n’importe qui entrant chez nous peut accéder aux collections. On dispose aussi de doublons qui font que l’on est un peu plus à l’abri. Ce choix s’explique aussi par une contrainte d’espace, on ne possède pas de zones de stockage comme dans les musées. Du reste, la fréquentation n’est pas si importante pour mettre en danger la pérennité des archives. On veut que cela reste une archive consultable. Il y a ainsi un aspect important de numérisation dans notre travail. La difficulté c’est qu’à l’allure où l’on va, avec nos effectifs, cela nous prendrait 30 ans pour tout scanner ! On est aussi confronté à des impératifs de droits qui nous empêchent de mettre en ligne certains fanzines. Souvent, on ne peut pas retrouver les auteurs. Pour les nouveaux fanzines, c’est plus simple, on demande l’autorisation… 

D.R

Par essence, le fanzine est une pratique libre, sans filtre, souterraine, opérez-vous une sélection, un filtrage ? Prenez-vous tout a priori, même des supports qui vous apparaîtraient comme problématiques ?

Je n’ai pas de souvenirs de cas précis, il faudrait demander à nos documentalistes ! Il y a certainement des choses radicales qui ne plairaient pas à tout le monde, mais par principe, la Fanzinothèque a vocation à tout collecter.

Qui vous sollicite en premier lieu ?

On a de plus en plus de chercheurs qui viennent nous voir. Au début, c’était essentiellement des journalistes qui écrivaient sur des groupes en particulier mais depuis quelques années, le champ d’études s’est élargi, des gens font des thèses sur les zines, la musique, la culture populaire…

Comment a évolué le fanzine à travers le temps, y a-t-il des tendances sur le plan thématique ou esthétique ?

Ce qui est intéressant dans le fanzinat dès l’origine, c’est sa diversité. Dans les années 1970 jusqu’aux années 1990, c’était vraiment la musique qui dominait, mais avec internet, le sujet est moins présent. On note aujourd’hui une tendance au bel objet avec des graphzines, des affiches… On voit toujours cette esthétique un peu trash comme Le Dernier Cri, mais il y a aussi un courant chez des artistes contemporains à faire des zines avec une approche complètement différente, des zines de créateurs de BD, des zines avec de la photo….

En dehors de votre activité de préservation et valorisation, quelles sont vos autres actions ?

On fonctionne comme une bibliothèque. Tous les adhérents peuvent emprunter des fanzines. On a aussi une partie distribution avec un coin librairie qui fonctionne comme un dépôt-vente où l’on peut se procurer des zines, des badges, des sérigraphies… On propose aussi un atelier de sérigraphie pour les pochettes de vinyles, pour des affiches de concerts, des t-shirts… Il y a toute une partie animation avec des jeunes, des publics empêchés. On fait aussi des expos.

Y a-t-il d’autres fanzinothèques en Europe et dans le monde qui ont suivi votre chemin ?

En général elles sont plus petites que la nôtre car cela fait moins longtemps qu’elles existent, comme Disparate à Bordeaux. Mais cela a essaimé un peu partout. Aux États-Unis, il existe de grandes collections, constituées notamment dans les universités qui se sont intéressées plus tôt qu’ici au phénomène. C’est tout un réseau d’échanges, tout le monde se connaît, c’est ce qui fait vivre le milieu. Si notre fonds est essentiellement français, on a une partie conséquente dédiée au fanzinat international. 

Qu’avez-vous prévu pour fêter vos 30 ans ?

On a une journée prévue le vendredi 13 septembre pendant le festival Less Playboy Is More Cowboy, organisé sur le site du Confort Moderne. Il y aura plusieurs expos : Jean-Marc Tachdjian, un dessinateur qui a fait des zines depuis les années 1980 ; Arrache-toi un oeil ; et Roland Cros, un photographe qui a documenté la scène punk en France à la fin des années 1980. On va aussi sortir un fanzine rétrospectif sur toute l’histoire de la Fanzinothèque. Il y aura une exposition au Confort Moderne, un marché de disquaires et de microéditeurs. Enfin, des concerts avec Peür, un groupe de free noise de Poitiers dont le chanteur est Didier Bourgoin ; Stop II, un groupe country trash et un groupe d’Italie Maria Violenza ; puis deux DJs pour terminer la soirée !

Les 30 ans de la Fanzinothèque, vendredi 13 septembre, Le Confort Moderne, Poitiers (86).

www.fanzino.org