PASCALE DANIEL – LACOMBE À Poitiers, le Centre dramatique national est devenu le Méta, préfixe joueur et baladeur, par lequel la metteure en scène a signé son arrivée l’an dernier. Le seul CDN sans théâtre invente des formes mobiles, légères, saisonnières. Et convoque le public sous chapiteau, sur le campus, pour ses fugaces Rencontres d’été. 
Propos recueillis par Stéphanie Pichon.

Pascale DANIEL-LACOMBE ©Ophélie BRISSET

À son arrivée à la tête du CDN de Poitiers, Pascale Daniel-Lacombe, jusque-là implantée à Saint-Jean-de-Luz avec son Théâtre du Rivage, a rebaptisé ce théâtre sans théâtre. Elle y a fait de la vulnérabilité et de l’agilité une ligne de crête, avec une implantation multiforme et nomade dans la ville. Ses « Rencontres » égrenées comme des saisons marquent la volonté d’irriguer la ville de projets agiles, de propositions artistiques ancrées localement, de passerelles pour la jeune génération et de one-shots sur le fil. Celles de juin rassembleront le comédien Solal Bouloudnine – avec son seul-en-scène Seras-tu là ? et le texte Abysses mis en scène par Alexandra Tobelaim –, Eliakim Sénégas-Lajus avec Éperviers, les Pas de côté de Pascal Sangla, artiste associé, Celui qui s’en alla de Lisa Guez ou la Danse macabre d’artistes ukrainiens. Brunch littéraire, exposition, soirée festive, spectacles d’étudiants de conservatoire complètent cette programmation sous chapiteau, qui a déjà un pied dans l’été.

Ces 4es Rencontres – après celles d’octobre, de janvier et de mars – sont un peu la partie visible du Méta à Poitiers. Quels étaient vos désirs avec ces programmations sur quelques jours ?

Le CDN de Poitiers n’ayant pas de lieu de programmation, il fallait porter une attention forte à sa lisibilité. Car habiter chez les autres, dans une dynamique de bernard-l’ermite, rend difficile le fait d’être identifié. On a inventé quatre saisons dans la saison, pour trouver une rythmique, une temporalité qui agirait comme un rhizome, cette végétation qui travaille à la fois de façon souterraine et aérienne. Les tiges aériennes, ce sont ces temps publics, assez concentrés dans le temps, qui émergent d’un travail plus souterrain. Avec ces Rencontres saisonnières, il y a aussi l’idée de vasculariser le CDN à son sol et vivre des expériences de proximité. J’invite les artistes à créer au plus proche des habitants : sur des one-shots parfois, des ouvertures à des travaux en cours, des prises de risque publiques. Je suis aussi attentive à la jeune création, aux artistes tout juste professionnels. À Poitiers, un habitant sur trois est un étudiant, c’est une ville qui brasse énormément de jeunesse. On se doit de faire attention à cette nouvelle génération.

Seras tu là ©Bouloudnine

D’ailleurs ces Rencontres d’été se déroulent cette fois-ci sur le campus…

Oui, les trois premiers temps forts étaient assez éclatés en différents lieux de la ville : théâtres, maisons de quartier, patinoire, salle de boxe… On s’est demandé ce qui se passerait si on se concentrait sur un même lieu, avec un espace de convivialité. Toutes les propositions sont donc ramassées sous les chapiteaux d’Octave Singulier, à proximité de la Maison des étudiants, qui dispose d’un théâtre.

Le fait de ne pas avoir de lieu de programmation a-t-il facilité la possibilité de penser autrement le travail d’un CDN, d’inventer d’autres formes ?

Pour moi c’est une grande chance, et c’est pour ça que j’ai postulé ! Ce qui peut apparaître comme une grande vulnérabilité – ne pas avoir de théâtre – peut devenir une force capacitaire, une occasion de travailler autrement, de ne pas être enfermé dans le carcan d’une programmation qui mobilise toutes les équipes. Effectivement, aujourd’hui, le CDN est encore fragile, car il n’a pas d’assise confortée. C’est pourquoi nous avons fait l’acquisition d’un théâtre éphémère, dont on ne sait pas encore où il va se poser, mais qui nous permettra d’installer un dialogue avec un bassin de vie. Ce ne sera pas un lieu de programmation, mais un espace de travail, de diffusion, un moyen de rendre l’invitation à ceux qui nous accueillent ailleurs. Dès lors qu’il sera posé sur son sol, on pourra donner un cap et devenir cet outil institutionnel très alerte, très réactif.

« Ne pas avoir de théâtre peut devenir une force capacitaire, une occasion de travailler autrement, de ne

pas être enfermé dans le carcan d’une programmation. »

Pouvez-vous nous en dire plus sur cette structure éphémère ?

On a racheté, avec l’aide de l’État, ce théâtre éphémère installé à Annemasse, préalablement posé à Château Rouge. Il ressemble à un hangar, à une coque, qui n’a pas besoin de fondations. Il se pose simplement, mais ce n’est pas un chapiteau, ni une structure itinérante, il faut plusieurs semaines pour le monter !

Vous avez évoqué l’image du rhizome et le travail souterrain entre ces temps visibles des Rencontres. En quoi consiste-t-il ? 

Nous avons déjà accueilli des résidences d’artistes, qui sont venus plutôt sur des débuts de création, puisque nos studios ne sont pas équipés techniquement. Baptiste Amann va ainsi venir trois semaines pour expérimenter au plateau l’écriture de Salle des fêtes, sa prochaine création. Louise Guillaume est venue préparer sa carte blanche pendant les Rencontres d’été. Olivier Maurin, enseignant à l’ENSATT, vient donner un stage de trois semaines pour des artistes. Un stage de pratique, pour rien, pour se ressourcer, sans objectif de création au bout.

ABYSSES – Alexandra Tobelaim – NEST ©Matthieu Edet

Vous avez déménagé de Saint-Jean-de-Luz à Poitiers, à l’autre bout de la région, quelles vitalités avez-vous trouvées ici ?

Si effectivement j’ai perdu l’énergie marine, l’océan que je voyais tous les jours, j’ai découvert une tout autre vitalité. Il existe ici un réflexe culturel spontané, une capacité de partage, de partenariats qui ont été très inattendus pour moi. J’ai été très bien accueillie, notamment par la municipalité, particulièrement bienveillante à l’égard du projet du CDN.

Qu’en est-il de vos propres créations ?

En début d’année, le TAP m’a ouvert ses portes pour présenter À la renverse et Maelstrom, des créations faites avec et autour des jeunes adultes, un endroit avec lequel j’ai beaucoup travaillé. L’an prochain, je crée un texte suédois de Rasmus Lindberg, Dan Då Dan Dog, que j’avais créé avec le Théâtre du Rivage avant le Covid. On l’a joué très peu de fois, pour moi il n’était qu’esquissé, j’ai eu besoin de le redéployer, non pas dans une reprise, mais dans une re-création complète. Je commence également un travail avec Karin Serres, autrice associée du Méta, qu’on ouvrira à des temps publics tout au long du processus. Et je vais aussi inventer avec Fabrice Melquiot des formes brèves, courtes, légères, qui traversent la ville et s’installent dans des espaces de proximité, comme les centres commerciaux.

Comment vous projetez-vous dans la saison prochaine ?

La saison qui s’achève a été identifiée par tout ce qui se fait hors les murs ; ce qu’on a appelé les métaprocess : propositions furtives, sorties de résidence, cafés de la pensée, métaplatines les soirs de concert, propositions artistiques dans des garages ou des salles de boxe. La greffe a plutôt bien pris. On a eu une très belle collaboration avec les maisons de quartier et le TAP, qui nous a emportés dans sa belle énergie. Notre enjeu pour la prochaine saison sera de trouver notre propre dynamique en salle.

Rencontres d’été
Du lundi 13 au dimanche 19 juin, campus universitaire de Poitiers (86)
le-meta.fr