BAPTISTE AMANN – Une petite fille de 8 ans déploie chaque nuit un imaginaire débordant depuis son lit-bateau. Jamais dormir est la toute première création pour jeune public de l’auteur et metteur en scène installé à Bordeaux. Le Glob théâtre, avec qui il a une longue histoire, le programme pour la première édition de Têtes d’orange, rendez-vous familial.
Propos recueillis par Stéphanie Pichon

B. Amann ©Pierre Planchenault
B. Amann ©Pierre Planchenault

Au moment où la trilogie Des Territoires connaît un finale en apothéose avec la tournée des trois pièces réunies (7h de théâtre !), vous revenez avec un format tout autre : une pièce écrite pour les enfants. D’où vient ce désir ?

Jamais dormir est né d’une commande du CDN de Sartrouville, pour son festival Odyssées en Yvelines, une biennale jeune public. Le cahier des charges est assez strict : un monologue, pour une tranche d’âge précise – 8 ans en l’occurrence –, qui ne dure pas plus de 45 minutes, dans un espace de quatre mètres par quatre, sans équipement technique. C’est ce que nous avons fait ! Un format court qui peut jouer dans des salles peu équipées, des écoles, des bibliothèques.

Aviez-vous déjà imaginé écrire un jour une pièce jeune public ? Êtes-vous un spectateur de créations jeunesse ?

Non, je n’y vais pas trop… Enfin si, quand même, avec mes enfants de 7 et 9 ans. Mais oui, j’avais commencé à me demander ce que ce serait de fabriquer un spectacle pour enfants. J’imaginais que ce qui les captivait, c’était plutôt un univers visuel, des images, ce qui ne me correspond pas trop. Et je me demandais comment construire un rapport à l’enfance par la langue. Cela m’a fait très peur de créer cette pièce, je n’avais pas de point de repère. Le texte est dense, et je me demandais : « Vont-ils s’ennuyer ? Vont-ils décrocher ? »

Justement, comment avez-vous abordé l’écriture ? Qu’est-ce qui vous intéressait ? Que vouliez-vous éviter ?

Le défi a été de voir quelles stratégies adopter pour ne pas entretenir un rapport de surplomb avec eux, mais au contraire les rendre complices de cette actrice qui joue une petite fille de 8 ans. C’est un texte dédié aux petites filles qui débordent. Celles qui ne rentrent pas dans les cases « princesses », celles qui n’ont pas forcément vécu dans une classe sociale qui les préserve. D’entrée de jeu, la petite fille déclare que, la nuit, elle n’a jamais dormi et qu’elle vit des odyssées folles, des aventures hors normes. Petit à petit, on comprend qu’elle est en fait dans un dortoir, et que si elle produit cet imaginaire-là c’est aussi pour se protéger d’un environnement qui n’est pas simple. Ce n’est pas pour autant une victime, elle résiste aux difficultés en transformant tout ce qui fait peur en occasion d’inventer des mondes.

À quoi faites-vous attention dans l’écriture et l’adresse ?

En général, ce qui déclenche l’écriture chez moi, c’est un rapport à l’empathie. Je suis touché par un personnage fictif qui émerge, tout en ayant un rapport au réel, à une comédienne, qui s’appelle Thalia, comme la petite fille. J’ai en tête son corps, sa voix lorsque j’écris.

« La nuit, c’est un espace de rêves mais aussi de peur pour les enfants, et je joue avec cette peur. »

Comment avez-vous choisi la comédienne Thalia Otmanetelba ?

Elle avait joué dans La Truite, pièce que j’avais écrite mais pas mise en scène. J’avais beaucoup aimé son jeu. C’est une superbe actrice, qui n’est pas dans les canons du rôle de la femme- enfant. Même si elle est très mature, quelque chose en elle de l’enfance a survécu. Elle se sert du texte magnifiquement, s’adapte dans les adresses au public, qui sont très directes. C’est sur le fil, cela peut déraper à tout moment, tant le jeune public réagit à fond, mais elle gère très bien ce rapport-là. On fantasme beaucoup des enfants collés aux écrans, qui auraient des difficultés à fixer leur attention, or ils entrent totalement dans l’expérience et se racontent plein de choses !

Jamais dormir ©J.M. Lobbé

Cette petite fille s’invente la nuit des échappatoires, entre rêve et réalité, où tout devient possible. Quels ressorts d’auteur avez-vous trouvés dans ce monde de la nuit ?

La nuit est l’espace que je préfère dans l’existence, que je travaille beaucoup et qui me travaille beaucoup, même si on lui accorde peu de crédit, au regard de nos vies quotidiennes, concrètes. La nuit, c’est un espace de rêves mais aussi de peur pour les enfants, et je joue avec cette peur. Je propose aussi des ateliers parents-enfants pour aborder ensemble ces appréhensions, ces crispations et mettre en partage nos vulnérabilités. Il est important de voir la vulnérabilité comme un lieu d’union, et pas comme cet interstice dans lequel on vient s’engouffrer pour faire du mal.

Cette expérience jeune public a-t-elle modifié votre façon de faire théâtre ?

Je suis loin d’avoir pensé ce spectacle comme un pas de côté, ou un espace récréatif, mais cela m’a permis de me poser des questions : dans quoi est-ce que je souhaite m’engager ? Dans quel théâtre ? Avec quelles formes ? Je n’ai pas envie d’une course au spectaculaire, au toujours plus. Je désire plutôt un dialogue des formes qui aille à la rencontre d’un maximum de gens dans une diversité des âges et des origines, avec toujours ce souci d’une écriture qui fasse résonance avec eux.

Jamais dormirCompagnie L’Annexe, texte et mise en scène de Baptiste Amann
Dès 8 ans, lundi 11 avril, 14h30, mardi 12 avril 10h et 14h30, jeudi 14 avril 10h et 14h30, vendredi 15 avril 10h et 14h30, samedi 16 avril 17h, mardi 19 avril 17h,
salle des fêtes du Grand Parc, Bordeaux (33). www.globtheatre.net