FRÉDÉRIC BEIGBEDER

Alors chroniqueur pour la matinale de France Inter, il débarque un matin de novembre 2018, après la soirée d’ouverture d’un club parisien, les mains dans les poches, sans texte, essaie en vain de se maintenir à la surface et coule en direct. Son éviction est signée le jour même. De cette mésaventure, il décide de faire un livre et appelle à la rescousse son personnage emblématique, Oscar Parango. Que s’est-il passé la veille ? Qu’est-ce qui a préparé ce naufrage ? Oscar nous entraîne dans son errance de noctambule dépravé qui se demande comment son cerveau va rejoindre son corps, dans le quartier des Champs-Élysées en pleine insurrection des gilets jaunes. Mais, au-delà de l’anecdote de la chronique ratée et de la charge contre la grande rigolade imposée, ce roman, simplement titré par un émoji méchamment hilare, est une plongée cruelle dans la mélancolie d’un quinquagénaire décalé, paumé, qui n’a plus les codes de son époque, refuse de céder à la pression digitale et continue de croire en la littérature comme force de résistance.

Propos recueillis par Didier Arnaudet

Pourquoi ce choix de quitter Paris et de vous installer à Guéthary ?
Je ne me souviens pas de mon enfance. La seule image que j’en conserve, c’est la plage de Cénitz, à Guéthary. Mon grand-père m’apprend à pêcher la crevette avec une épuisette. Je l’ai raconté dans Un roman français. Dans son essai The Road to Somewhere, David Goodhart analyse la fracture politique qui traverse les démocraties libérales entre les « anywhere », une élite intégrée et très mobile, à l’aise avec la mondialisation et la nouveauté, et les « somewhere » représentant des populations plus ancrées, aussi bien dans leurs valeurs que dans leur territoire. Longtemps j’ai pensé que j’étais un « anywhere » ; c’est-à-dire que je pouvais vivre n’importe où. Je n’avais pas d’attachement particulier à mon pays. J’étais un habitant de la planète et je n’avais nullement besoin d’un ancrage. Or, en écrivant Un roman français, je me suis aperçu que je venais de quelque part et que j’appartenais à cet endroit qui me faisait du bien physiquement. J’ai accepté d’être un « somewhere ». J’ai décidé de vivre à Guéthary et de voir tous les jours le soleil qui se couche dans l’océan. Loin d’ici, je m’égare, je fais n’importe quoi, je deviens fou. On pourrait presque dire que Guéthary m’a sauvé. Je ne suis pas le seul. Paul-Jean Toulet menait à Paris une existence dissolue, se livrait à divers excès, l’alcool, l’opium. Quand il a voulu s’en sortir, il est venu à Guéthary. Il y a quelque chose ici qui soigne les âmes égarées.

Vous vous intéressez beaucoup aux livres des autres et consacrez de nombreuses chroniques à vos lectures. Quel plaisir vous procure un livre ?
Depuis toujours, le critère c’est l’émotion. Un livre doit me toucher physiquement, c’est-à-dire me faire rire, pleurer, me mettre en colère, me rendre nostalgique, me donner du chagrin ou du bonheur, m’ouvrir les yeux. Je demande à un livre de me secouer dans tous les sens. Un livre, c’est un objet qui demande à être humé, caressé, feuilleté, qui invite à un voyage dans l’esprit d’un autre, qu’on a envie de serrer contre son coeur ou de jeter par la fenêtre. Si un livre ne me fait pas réagir, là je lui en veux beaucoup.

Quelles sont les influences, les grands souvenirs littéraires ? À qui vous êtes-vous le plus identifié ?
La liste change tous les jours. Ainsi, aujourd’hui, je dirais Bernard Frank. C’est une amie de ma mère qui m’a offert Un siècle débordé quand j’avais quatorze ans, et je me suis pris de passion pour cet écrivain et célèbre chroniqueur. Il avait une liberté de ton, une élégance, un mélange de culture et de fantaisie, un art de la digression qui passait allègrement de Montaigne à la découverte d’un restaurant. J’ai eu la chance de le rencontrer. Il m’a donné envie de faire partie de ce monde-là, d’être un écrivain au milieu d’autres écrivains et de déjeuner, de palabrer, de réfléchir, de se disputer, d’être vivant avec eux. J’aime le livre bien sûr, mais j’aime aussi savoir qui l’a écrit, à quoi il ressemble, comment il s’habille, ce qu’il mange, où il habite. C’est une étrange passion. J’ai de nombreux morts qui me tiennent compagnie, Salinger, Antoine Blondin, Frédéric Dard et le commissaire San-Antonio, Baudelaire, Musset, Rimbaud, c’est une galaxie de gens extrêmement vivants, car il suffit que j’ouvre un de leurs livres et je les retrouve en pleine forme, c’est le miracle de la littérature.

Lire et écrire, est-ce pour vous inséparable ?
Dès que je n’ai plus d’inspiration, je prends un livre. J’ai besoin de lire pour écrire. Mon dernier livre s’inspire de L’Homme qui rit de Victor Hugo, où le personnage est défiguré par des forains pour lui imprimer un rire perpétuel ; de Moscou-sur-Vodka de Vénédict Erofeiev, une virée nocturne dans Moscou d’un narrateur complètement alcoolisé ; et Le Pur et l’Impur où Colette évoque l’opium, l’alcool et l’homosexualité. Je pourrais en citer d’autres. Je ne peux imaginer une écriture ex nihilo. Je me nourris constamment de lectures. Je vis dans une maison remplie de livres du sol au plafond et sans eux je serais incapable d’aligner trois mots.

Votre nom est aussi associé au monde de la nuit, de la fête et des playlists, mais aussi au cinéma. Vous avez réalisé deux films L’amour dure trois ans (2011) et L’Idéal (2016) et vous en préparez un troisième. Que vous apportent la musique et le cinéma ?
Si je n’avais pas été écrivain, je crois que j’aurais rêvé d’être musicien. J’envie cette possibilité immédiate de partage d’une émotion sur une scène, avec le public. Nous les écrivains, nous ne sommes jamais là quand le lecteur entre dans nos livres. J’ai toujours écouté beaucoup de musique et c’est encore vrai aujourd’hui. Dans les années 1970, on se définissait par la musique qu’on écoutait. Si tu avais sur ton sac le logo Aerosmith, AC/DC ou Sex Pistols, ça ne voulait pas dire la même chose. J’ai été éduqué par l’émission Feedback de Bernard Lenoir avec Supertramp, puis The Cure, Talking Heads, Orchestral Manoeuvres in the Dark, The Human League, Depeche Mode, c’est ma culture musicale. La musique classique occupe aussi une place importante. Je suis devenu écrivain parce que je ne savais
pas jouer d’un instrument de musique.
J’ai grandi entouré de bibliothèques mais aussi de musiques, de films et d’émissions de télévision. Je ne peux pas faire abstraction de ça. Le cinéma, c’est d’abord les films du dimanche soir à la télévision, le Ciné-club après Apostrophes de Bernard Pivot. Puis avec ma mère, les films de Bergman, Fellini, Woody Allen. J’ai vu assez jeune Billy Wilder, Ernst Lubitsch, Frank Capra et la Nouvelle Vague, Jean-Luc Godard, À bout de souffle, Pierrot le fou, et les Truffaut. Et comme dans mes livres, quand je réalise un film, je cite les auteurs que j’aime.
Je mise d’abord sur mon propre plaisir. Il ne faut penser ni aux lecteurs ni aux spectateurs. Il faut penser à soi.

Dans ce nouveau roman, vous écrivez que l’humour est devenu une dictature ?
Les humoristes ont le droit de critiquer tout le monde, de se moquer de tout le monde, mais sans autoriser de droit de réponse. Il est impossible de se défendre sous peine de passer pour un ringard, un rabat-joie, un sinistre ronchon ou un vieux réac. Il existe ce que j’appelle une « immunité humoristique » qui permet de répandre une parole insultante, dégradante et humiliante sans être contestée parce qu’elle est à l’abri de toute possibilité de réaction. Cette violence conduit les clowns à prendre le pouvoir et
alors ce n’est plus drôle du tout. Ils gagnent les élections, gouvernent et les résultats sont en général catastrophiques. Il suffit de regarder du côté de l’Ukraine, du Brésil, des États-Unis ou de l’Angleterre. L’excès de dérision n’est pas bon pour la démocratie. Cela m’amène aussi à m’interroger parce que j’ai adoré me foutre de tout et je le fais encore.
J’appelle au secours quand les clowns arrivent au pouvoir et je demande pardon parce que j’y ai contribué.
C’était la même chose quand je bossais dans la publicité. On a influencé des millions d’habitants de la planète en les poussant à consommer, à avoir des besoins inutiles, à prendre l’avion, et maintenant la planète se réchauffe, c’est horrible et c’est un peu ma faute.

Vous avez longtemps cru en la solution festive. Qu’entendiez-vous par là ?
C’est de dire quand tout va mal, ouvrons une bouteille de champagne, dansons sur les ruines, c’est la fête comme exutoire. J’ai longtemps pensé comme Michel Onfray que la solution de la condition humaine, c’était l’hédonisme matérialiste, le plaisir, le plaisir sexuel, de bien manger, de bien boire. Cette idéologie, c’est aussi celle des libertés de 68. Je me souviens d’en avoir parlé avec Philippe Muray.
Je lui avais dit : « Mais qu’est-ce que vous lui reprochez à l’homo festivus ? L’homo festivus, c’est moi ! » Il m’avait répondu qu’il n’avait rien contre la fête, mais qu’il n’aimait pas quand elle devient organisée et obligatoire.
L’humour doit être un accident, quelque chose d’exceptionnel, de rare, du mécanique plaqué sur du vivant, comme dit Bergson. Désormais, il y a partout un humour de fond comme il y a une musique d’ascenseur. Je critique ce nihilisme épicurien que j’ai défendu mais qui nous a menés à ce monde salement amoché dans lequel je ne sais pas comment vont vivre mes enfants.

Dans le sillage de votre alter ego Oscar Parango, que voulez-vous dire de l’époque et de la littérature ?
Les libertés s’amenuisent. La vie privée est sous surveillance. Les fêtes sont de plus en plus encadrées. Séduire est moins mystérieux et beaucoup plus dangereux. Le rire est grinçant et grimaçant, et rend tout le monde malheureux. Les gilets jaunes brûlent le Fouquet’s et l’Arc de Triomphe – c’est une manière de dire : « Vous êtes bien gentils, mais depuis 40 ans, avec la droite, la gauche, rien ne change, alors on tente autre chose pour que ça bouge. » Les gens sont tristes et veulent faire croire qu’ils se marrent en envoyant toute la journée l’icône d’un smiley qui pleure de rire. Il est temps de dire bas les masques, et de montrer les choses vraiment.
Le message de la littérature, c’est sauve qui peut. Si tous les livres deviennent moraux, exemplaires, feel good, avec des héros parfaits, je pense que la littérature cessera d’être intéressante.
La littérature, c’est la condition humaine, c’est la plaie et le couteau de Baudelaire, c’est le choc du bien et du mal.

Frédéric Beigbeder,
Grasset