LES 30 ANS DU KRAKATOA

Ancien manager de Noir Désir, Didier Estèbe a fondé l’institution mérignacaise en 1990, qu’il dirige depuis. Or, comment résumer de A à Z trois décennies d’histoires et de sons ? Par un abécédaire, tout simplement.

Propos recueillis par Nathalie Troquereau

A COMME ARGENT PUBLIC 

La Ville de Mérignac fournit plus de la moitié de ces fonds publics dont bénéficie la salle. Ensuite vient le Ministère, c’est-à-dire l’État via le label SMAC, qui en donne 25 %. Puis arrive la Région Nouvelle-Aquitaine et enfin, le Département. Mais la plus grande partie est de l’autofinancement.

B COMME BIÈRES 

Je ne peux pas dire combien de fûts par saison… la bière au concert, c’est historique ! Mais sachez que dans le secteur des musiques amplifiées, le bar représente environ 8 % des recettes de la structure. On tient à garder le prix du demi accessible (2,50 €), comme celui des billets. C’est important pour nous. 

C COMME CONCERTS

Environ 10 000 artistes se sont produits ici depuis 1990, et nous accueillons 35 000 spectateurs par an. La toute première affiche c’était les Soucoupes Violentes, Shredded Ermine et les Pistones. Du rock.

D COMME DÉCIBELS 

Notre record jamais atteint ? 105, celui prévu par la loi Bruit de 1992. Avant, il n’y avait pas de loi… 

E COMME ÉCLECTISME

À la base, je viens du rock donc j’en programmais spontanément. Mais, dans les années 1990, c’est devenu un terme générique et j’ai voulu ouvrir à d’autres musiques. Je compare souvent les musiques actuelles aux tribus indiennes d’Amérique du Nord, qui comptent sept grandes tribus avec des sous-clans. Dans les musiques amplifiées, tu vas trouver le reggae, l’electro ou même le rap aux côtés du rock. Tout ce qui ne relève pas des musiques dites « savantes ». 

F COMME FUTUR 

Notre projet phare pour le futur, c’est le K2 : une rénovation totale de ce bâtiment qui date des années 1960. À l’époque, on ne pouvait que s’installer dans un lieu déjà existant. On en a tiré le maximum. La transition énergétique est au coeur du projet K2, même si nous y avons toujours été attentifs. Le but est d’arriver à un bâtiment neutre en terme d’impact. Pour K2, on va se pourvoir de panneaux photovoltaïques et on voudrait récupérer les eaux de pluie pour les toilettes. K2 prévoit aussi un agrandissement de la jauge, qui passerait à 1 500 personnes de capacité. Une jauge utile depuis la disparition de La Médoquine. On pourra accueillir des concerts qui aujourd’hui évitent Bordeaux, faute de jauge existante. 

G COMME GROUPES 

Depuis mon premier concert en 1982 – j’avais 20 ans ! –, les choses ont bien changé, notamment suite à la crise du disque. Les groupes ingérables, c’est pas une légende, mais c’est moins agité aujourd’hui. Les artistes n’ont presque plus de jours off pendant leurs tournées, ils sont astreints à un rythme qui les oblige à être plus sages pour tenir la distance. On a toujours bien accueilli les gens ici, de manière humaine et chaleureuse. Quand t’accueilles bien les gens, ils se comportent bien. Les artistes sont des sensibles donc si tu les traites comme de la merde, ils réagissent. Et là ça peut devenir agité.

H COMME HISTOIRES 

Pff, en 30 ans… J’ai rencontré les Wampas à leurs débuts. À chaque fois qu’ils viennent jouer, et encore la semaine dernière, Didier monte au balcon ! Voilà ! J’ai vu le grand Screamin’ Jay Hawkins tétanisé par le trac avant de monter sur scène. Il tremblait comme une feuille dans la cage d’escaliers, c’était fou. Il y a trop d’histoires, je n’arrive pas à en choisir une !

I COMME INTERNATIONAL 

Les artistes internationaux représentaient 11 % de notre programmation en 2018. La constante, c’est en priorité les groupes locaux, ensuite les groupes nationaux, puis les internationaux. On privilégie surtout la scène locale, c’est inscrit dans le projet d’origine du Krakatoa. 

J COMME JEUNE PUBLIC 

Le pôle Médiation & Jeune Public, très actif, a monté le programme Krakakids. On programme des spectacles jeune public, qui sont déjà en tournée. On fait des « Bulles musicales » pour les 3 mois à 3 ans. On organise des goûters-concerts, à destination des enfants de 3 à 10 ans. Comme on veut qu’ils puissent danser et bouger aisément, on limite la jauge à 180 personnes. On leur propose des groupes de tout genre : musique du monde, reggae, rock. À la fin du concert, les enfants posent leurs questions et discutent autour d’un goûter. Enfin, une fois par an, on fait une Krakaboum. 350 personnes viennent guincher sur la musique d’un DJ, mais attention ! Il ne passe pas de Chantal Goya ! C’est 5 euros la place, toujours dans cette optique d’accessibilité. Nos actions de médiation se tiennent dans les crèches jusqu’aux lycées, dans les milieux ruraux, urbains et péri-urbains. On crée des spectacles qui tournent. Et on est aussi très présents dans les hôpitaux. Une anecdote ? Gaëtan Roussel (que j’ai vu démarrer avec Louise Attaque) nous appelle dès qu’il vient ici pour faire des interventions dans le service cancéro des enfants.

K COMME KRAKATOA 

À la base, le lieu s’appelait « salle des fêtes d’Arlac ». Après quelques heures de recherches (et quelques verres) est apparue l’idée d’un volcan. La chaleur, l’énergie, le niveau sonore. Dans un atlas, on est tombé sur Krakatoa, nom fascinant. Situé dans le détroit de la Sonde, en Indonésie, entre Java et Sumatra, il est connu pour son explosion en 1883 : le plus grand bruit jamais enregistré selon Le Petit Robert. Nous tenions notre nom. 

L COMME LOGES 

J’ai fait dix ans de tournée et je sais ce que c’est les loges rock’n’roll toutes pourries. J’ai aussi vu des gens ne plus savoir dans quelle ville ils étaient en sortant du camion. C’est pour ça qu’il faut les marquer. Notre loge baptisée « The Canvas Room » est tapissée de canevas trouvés dans les brocantes, mais pas n’importe lesquels : des canevas de nus. Le tableau central montre un couple nu sur une plage. Le chanteur de The Darkness a voulu l’acheter pour l’utiliser en fond de scène mais j’ai refusé, c’est notre Joconde ! Depuis, on a trouvé plein de canevas de femmes nues qu’on a accrochés aux murs de la loge, mais très peu d’hommes. La saison des brocantes commence bientôt ; on va se remettre en quête. 

M COMME MÉRIGNAC

Quand je tournais avec Noir Désir, j’ai réalisé qu’il n’existait que des bars rock à Bordeaux, pas de salles dédiées. Ça manquait. Encore une fois, on ne pouvait que s’installer dans un endroit déjà bâti car personne n’aurait levé un million pour monter une salle de concerts. L’ancrage à Mérignac, c’est le fruit du hasard et d’une rencontre. On m’a orienté vers la salle des fêtes d’Arlac pour répéter avec le groupe, et j’ai eu l’idée d’y réaliser le projet. Je suis allé voir le maire de l’époque, feu Michel Sainte-Marie. Lui qui était abonné à Pleyel a eu l’intelligence d’écouter et de nous soutenir. La municipalité a toujours tenu ses promesses avec nous. 

N COMME NEVER DIE

Le courant rock n’est pas mort, c’est sûr. Après, le rap ou l’electro ont pris beaucoup de place mais les tribus ne sont pas nécessairement ennemies. Elles se complètent, se mélangent, et c’est normal. Le rock est une musique vivante. 

O COMME OUPS ! 

Pause lexicale.

The Darkness © Pierre Wetzel

P COMME PÉPINIÈRE 

Je l’ai créée en 1993. En tant que manager, j’ai appris sur le tas. J’ai vu tellement de projets se péter la gueule à cause du manque d’accompagnement et de structuration. Avec la pépinière, on propose aux groupes qui ont fait le choix de la professionnalisation une sorte de tutorat sur un temps défini. On est là pour leur faire gagner du temps, les conseiller, les aider et on adapte le conseil selon le niveau de chacun. À l’époque, j’avais ouvert « info-rock » au CIJA pour faciliter l’accès à l’information. De la pépinière est né Le Fil Sonore1, basé sur le même principe d’accompagnement, mais pour les groupes amateurs. 

Q COMME QG 

Le Krakatoa a lancé sa carte d’abonnement l’an dernier [Oh Oui, NDLR]. On en comptait 130 en 2019, et ça devrait être pareil cette année. La moyenne d’âge des habitués ? Je crois que les classes d’âge ont explosé. Les dix premières années ici, c’était 18-25 ans. Maintenant c’est plus ouvert. 

R COMME RECETTES 

1,3 M €2, dont 60,43 % proviennent de la billetterie et du bar. 

S COMME SMAC 

On a le label « Scène de musiques actuelles » depuis sa création en 1996. C’est un gars du CNRS qui a trouvé le terme, pour différencier ces musiques-là des savantes. De musiques amplifiées on est arrivé à musiques actuelles. C’est un sacré cahier des charges. Il est demandé d’avoir plusieurs activités. Un lieu qui ne fait que de la diffusion ne peut pas avoir le label SMAC, ça nous différencie du secteur marchand. Le label comprend aussi un plancher de l’État, qui plafonne à 100 000 euros depuis trois ans. 

T COMME TRANSROCK 

Le nom de l’association-mère, qui est l’entité administrative, nous sommes des salariés de Transrock. Krakatoa, c’est le lieu. 

U COMME USANT 

Une étude a révélé que les musiques actuelles recouvrent 95 % des Français, artistes et spectateurs tous confondus. Je trouve qu’on mériterait d’avoir des financements plus adéquats, rien que pour mieux payer les gens. Pourquoi dans les grandes salles de classique les employés seraient mieux payés qu’ici ? 

V COMME VOLUME 

La jauge de la salle est modulable. 1 200 places en tout. 700 places au parterre. 400 places en jauge réduite pour les concerts découverte. 

W COMME WETZEL (PIERRE)

Ça fait très longtemps qu’il prend des photos ici. Au début, il était barman chez nous. Dès que les concerts commençaient, je lui courais après parce qu’il partait faire des photos. Je lui ai dit : « Il faut choisir ! » Devenu professionnel, il m’a montré ses collodions, j’ai tout de suite aimé la profondeur de ces photos. Depuis, dès qu’un artiste joue, on lui propose de poser pour un collodion. Pierre est exposé partout ici. 

X COMME… 

Propos censurés. 

Y COMME YAOURT 

Combien d’artistes ont la mélodie avant les mots ? Ils font alors ce chew-iouidou-cheewww qui est un précieux outil de fabrication ! Ça existe depuis les origines de la musique je pense. 

Z COMME ZUT 

C’est déjà la fin de cette interview. 

1. Les RDV du Fil spécial 30 ans : rencontre avec d’anciens artistes accompagnés par la pépinière, mercredi 11 mars à 14h. Gratuit sur inscription. 

2. Chiffres issus du bilan d’activité de 2018. 

3. « (K)OLLODIONS », 5 ans de portraits photographiques au Krakatoa, du lundi 2 au mardi 31 mars, Maison des associations de Mérignac, Mérignac (33). 

www.merignac.com