PARVIS ESPACE CULTUREL DE PAU

La photographe madrilène Ouka Leele a transposé l’effervescence de la Movida dans ses images aux couleurs acidulées et aux mises en scène fantasques. 

Après l’envoûtant photographe finlandais Pentti Sammallahti en 2018, l’incontournable Raymond Depardon en 2019 et les enfances intemporelles d’Alain Laboile début 2020, c’est au tour d’un autre grand nom de la photographie de prendre ses quartiers au Parvis Espace culturel de Pau : Ouka Leele. 

Née en 1957 à Madrid, Barbara Allende Gil de Biedma (de son vrai nom) a grandi dans un milieu aisé entre un père architecte et une mère passionnée d’art. À la mort du général Franco en 1975, la Madrilène est alors âgée de 18 ans. Libérés du poids des conventions et de l’oppression culturelle de trente-six années de dictature, l’Espagne et Madrid en particulier sont saisis par un souffle d’émancipation spontanée, subversive, insouciante et bouillonnante. De la musique au cinéma, de la peinture à la mode en passant par la photographie et la BD, cette vague de créativité s’infiltre tous azimuts renversant au passage les valeurs traditionnelles, les bonnes moeurs et le bon goût. 

Barbara Allende Gil de Biedma embrasse cette révolution culturelle. Biberonnée à la peinture depuis son plus jeune âge, la jeune femme choisit de s’essayer à la photographie à une époque où le médium pictural est jugé quelque peu ringard. « À ses débuts, elle aborde la photo avec un peu de déception, raconte Marc Bélit, le directeur artistique du Parvis. Elle n’arrive pas à faire tout à fait ce qu’elle veut. » 

Contrariée en effet par les potentiels chromatiques de l’argentique, qu’elle juge trop fades, la plasticienne transcende cette déconvenue inaugurale et la transporte vers d’autres auspices. La mise en place du modus operandi qui fera sa singularité la conduit à imaginer un protocole en plusieurs étapes. Au commencement, il y a la réalisation d’un tirage en noir et blanc d’une mise en scène aussi étudiée qu’incongrue. Réalisé sur une journée, ce grand format est ensuite peint à l’aquarelle durant un laps de temps qui s’échelonne sur plusieurs semaines voire plusieurs mois. Le résultat final est à nouveau photographié (ou pas) puis tiré par le procédé Cibrachrome. En résultent des clichés vifs aux couleurs chatoyantes, pop et acidulées, rendus vibrants et farfelus à l’image du pseudonyme qu’elle choisit d’épouser : Ouka Leele, un nom inspiré d’une carte d’étoiles créée par son ami, le peintre El Hortelano. 

Entre 1979 et 1980, Ouka Leele s’impose aux yeux du monde avec une série restée emblématique : « Peluquerías », comprenez « Chez le coiffeur ». Pour cet ensemble de portraits, Ouka Leele affuble ses sujets de curieux couvre-chefs. Les visages de ses proches sont ainsi coiffés d’accessoires incongrus bien que tout à fait ordinaires : rasoir électrique, tortue, lampe de chevet, livre et autres coiffes imposantes à l’instar de cette couronne de citrons qui entoure le visage de l’artiste dans un autoportrait devenu célèbre. Ce dernier a d’ailleurs servi d’affiche à l’édition 2019 des Rencontres internationales de la photographie d’Arles. 

En 1982, les images de la photographe intègrent Le Labyrinthe des passions, l’un des premiers films d’une autre tête de proue de la Movida espagnole : Pedro Almodóvar qui devient son ami. 

Jugée volontiers kitsch, extravagante, absurde, cocasse voire mordante par endroit, l’oeuvre d’Ouka Leele est surtout habitée par les échos du surréalisme, qui, depuis André Breton, exprime « une volonté d’approfondissement du réel, de prise de conscience toujours plus nette en même temps que toujours plus passionnée du monde sensible ». De fait, Ouka Leele s’autoproclame « créatrice de la mystique domestique ». Ainsi, explique la lauréate du Grand Prix national d’Espagne : « Je pense que les gens interprètent mes images comme une critique sociale, alors qu’elles sont en fait une sublimation du quotidien, du domestique. » En collaboration avec l’agence Vu qui la représente en France, l’exposition paloise offre une plongée rétrospective dans un travail qui devient plus mélancolique au tournant des années 1980-1990 avec l’introduction de paysages, d’architectures et de natures mortes.

Anna Maisonneuve 

« Ouka Leele – Figure de la Movida madrilène »,
jusqu’au samedi 3 octobre,
Le Parvis Espace culturel E. Leclerc, Pau (64).
www.pautempo.com

Jeudi 1er octobre à 18h,
conférence sur « La Movida madrilène »
par Magali Dumousseau Lesquer
(entrée gratuite)
www.parvisespaceculturel.com