ROCK & CHANSON

À la faveur de ses 35 ans d’existence, l’occasion était tentante de rencontrer Patrice Dugornay. Le directeur partant livre pour JUNKPAGE quelques éléments des grandes étapes de la création de la plus petite des SMAC de la métropole bordelaise. Paroles en toute liberté sur ce qui prévalait à ce pari fou. L’homme fringant, à la mâchoire volontaire, – il ne dénoterait pas sur une affiche de l’avant-garde russe –, parle encore au présent du lieu, presque sans regrets. Preuve finalement du devoir bien accompli.

Propos recueillis par Henry Clemens 

Qu’y avait-il ici avant votre arrivée ? 

Rien. Une grange avec de la terre battue. J’ai eu la chance d’avoir un père artisan, donc les travaux ne m’effrayaient pas. En 1985, nous avions récupéré une partie du chai dans le parc du centre de vie Chantecler, où nous avons aménagé les trois premières salles. Pendant les quinze premières années, nous passions pratiquement cent heures par semaine sur ce chantier, à faire évoluer et agrandir notre espace de travail qui est d’ailleurs aujourd’hui insuffisant ! 

Quelle nécessité y avait-il à créer un lieu pour les musiciens ?

Moi, je suis avant tout musicien. Le moteur du projet, c’était les sempiternelles bagarres avec les voisins. La ville était un enfer pour nous et c’était compliqué pour des citadins comme nous de jouer en appartement. Il était évident qu’il nous fallait un lieu pour jouer. Il y avait des gymnases, des conservatoires, des piscines municipales et rien pour nous les « rockers » ; c’était inacceptable. La conjoncture a facilité les choses : j’avais bénéficié d’une bourse jeune – nous avions gagné le prix du meilleur projet associatif [un concours de la Caisse d’Épargne doté de 50 000 francs, NDLR] –, et Jeunesse et Sport nous avait également soutenus avec près de 40 000 francs dans le cadre du Projet J. Nous ne partions pas de rien. Nous sommes arrivés avec des billes et, en bricolant un peu, on a réussi ! J’ai tout arrêté pour ce projet fou qui me passionnait. Les mille métiers pratiqués jusqu’alors, dont du porte-à-porte pour vendre des aspirateurs, m’ont appris ce que je ne voulais pas faire ! Les travaux ont débuté fin juin 1985 et le lieu inauguré début septembre, à la grande surprise des élus et du maire ! L’étage a été aménagé plus tard, en 1993. Nous invitions les groupes à venir répéter, échanger des plans musicaux. Immédiatement, Rock & Chanson s’est positionné comme un lieu de répétition. Les amplitudes horaires, la réponse à un vrai besoin ont attiré énormément de monde. Dans un premier temps, pas mal de reggae-men, des punks… c’était chaud… On a failli fermer après deux cambriolages. Deux ans après l’ouverture, nous avons ouvert l’école de musique. Aujourd’hui, nous comptons sept professeurs autour d’un projet de cours concerté.

Rock & Chanson s’est également positionné comme un centre d’enregistrement. 

Au début, je faisais toutes les prises de son. Avec Pascal, j’ai réalisé les maquettes pour je ne sais plus combien de groupes de Bordeaux. J’ai arrêté le studio en 1993, juste après la compilation qu’on avait faite avec Les Cons, Les Suspects, etc. ! On a toujours fait du son, à l’origine sur quatre pistes ; on faisait également des bidouilles avec un Revox. J’ai acheté mon premier studio après mon stage de technicien son. Les studios n’étaient pas des lieux de consommation courante, il y venait alors des groupes soudés, comme peuvent l’être les formations de metal aujourd’hui. Nous avons vite décidé qu’il nous fallait faire des compilations au vu du nombre de groupes qui tournaient, comme par exemple les Straw Dogs. À l’époque, les gens n’avaient pas de traces audio, de maquettes pour la presse, or c’était important. On accompagne beaucoup la scène locale avec le compagnonnage. Ce travail s’effectue sur un plan technique ; sur le son, la scène et pas forcément sur du long terme. On est dans la notion de coup de pouce. Ainsi pourra-t-on aider sur du mastering ou de l’achat de matériel spécifique. Des mesures parfois bien plus efficaces qu’un accompagnement au long cours. On s’engage à fournir un outil, au débutant comme au pro, à travers le dispositif d’accompagnement La Forge. On leur propose un cocon, l’Antirouille en est un !

En quoi êtes-vous désormais une institution, avec une dimension de service public ? 

On s’est battu pour recevoir le label SMAC et une vraie reconnaissance. L’IRMA (1) fut créé en 1985, puis l’Union des Associations Rock d’Aquitaine (1989), structure avec laquelle nous avons organisé un festival sur la côte aquitaine avec Noir Désir, Itoiz, Spina-Bifida… Dans ce cadre, nous collions les affiches jusqu’à Biarritz ! Il a fallu arrêter pour se reconcentrer sur le projet, le lieu, le développer. Alors oui, c’est vrai, nous sommes installés et il n’y a pas à en rougir ! Après 25 ans, nous étions arrivés quelque part, nous l’avions mérité. Nous avons toujours voulu transmettre une vision du secteur, les valeurs que nous portions. On n’aspirait pas à devenir des conservatoires, des endroits modernes par excellence dans lesquels tout le monde s’ennuyait. Il fallait être vigilant par rapport à ça et il faut toujours l’être. Oui, je confirme que nous pouvons être assimilés à une entreprise de service public ! Loin parfois des idées plus altermondialistes, nous savons que nous devons une part de notre existence aux subventions, aux élus… Nous ne crachons pas dans la soupe. Il faut écouter tout le monde. Si tu veux être altermondialiste, tu ne sollicites pas une mairie.

Justement, quel a été le rôle des élus, de l’homo politis ? 

J’ai un container de congratulations, mais il faut plus. On a besoin d’être soutenu par des politiques qui ont une vision. On a peut-être souffert de manque d’ambition au regard de notre projet… 

1987 : enregistrement et sortie de la 1re compilation Rock et Chanson, reflet de cette envie de toute une communauté de musiciens de jouer et réaliser ensemble des projets. Patrice Dugornay y enregistre une dizaine de groupes répétant à Rock et Chanson. © F. Leclair

Quel chantier auriez-vous voulu mener à bien ?

Le château devrait se libérer en face. Aujourd’hui, c’est le centre de vie Chantecler. Cela nous permettra de gagner en confort, d’améliorer la sécurité, d’avoir des salles de réunion en poste fixe, des salles de batterie, des loges dignes de ce nom. Au final, on fera ainsi revenir les groupes étudiants avec des tarifs préférentiels sur d’autres amplitudes horaires. Il est important de ne pas avoir deux zones d’accueil ! Il est primordial de préserver un lieu de vie avec le parc pour s’emparer de l’espace différemment.

Quel est votre lien avec le quartier ? 

Médiations et actions culturelles représentent plus de 70 projets ! C’est foisonnant, on est au conseil citoyen. On est dans la co-construction de projets, et, de ce fait, très sollicités. On a un savoir-faire de partenariat, de créateur de synergie. Via un projet artistique, il existe toujours la possibilité de synergies. Je ne sais pas comment les autres n’y arrivent pas. J’aime ce quartier ! On a beaucoup travaillé sur le contrat temps libre qu’on nous a retiré pour le redonner à l’école de musique. Il faut savoir que, jusqu’à récemment, on nous finançait via des projets de politique de la Ville. Le travail nous intéressait, mais on voulait s’inscrire dans un contexte plus global de politique de la Ville. Nous aidons les jeunes. J’ai rencontré un ancien musicien que nous avions accompagné, il est aujourd’hui prof à la fac. Je lui ai dit que je pensais qu’il était mort ou en prison. Il m’a dit que j’avais été le seul à lui ouvrir les portes, à lui donner une salle ! Tu crées toujours des petites étincelles. C’est une vraie fierté ! 

1991 : Ouverture du studio « phase 3 » dans le bâtiment annexe. Patrice décide de laisser la main de cette activité à Pascal Ricard qui sera pendant près de trente ans un guide précieux pour de nombreux musiciens. © F. Leclair

Que vient faire « chanson » dans Rock & Chanson ? 

Parce que j’écoute aussi de la chanson ! Je n’ai jamais eu d’aversion pour des artistes comme François Béranger ou Hubert-Félix Thiéfaine. On n’a pas de chapelle et on n’est jamais rentré dans le sérail « rock bordelais » ; ce qui nous a marginalisés. Je voulais créer un outil pour les musiciens jazz, punk ou lyriques. Culturellement, on est plutôt porté sur les musiques actuelles, mais les musiciens s’affranchissent aussi des chapelles. Pour revenir à la chanson, j’aime Marc Delmas, mais c’est dur la chanson. Nous, on était sur l’émergence, et beaucoup de créateurs de chanson n’ont pas évolué et n’avaient peut-être pas vocation à émerger vraiment.

Quelle place pour l’Antirouille ?

L’Antirouille, née en 2000, propose une programmation de bar et de centre-ville ; une vraie gageure en soi ! Je voudrais que nous soyons assimilés au Golf Drouot de Paris. Il y a ici une acoustique de dingue, une vraie proximité avec les artistes. La programmation de qualité est parfois hors des sentiers battus, il nous faut aller chercher des groupes pour ces salles. Je regrette parfois que nous n’ayons pas su établir des partenariats avec d’autres salles pour programmer de beaux groupes indépendants ici. L’objectif, c’est de faire découvrir des nouveaux groupes (2). Il reste évident que nous ne sommes pas assez visibles !

Que souhaitez-vous à Delphine Tissot, votre remplaçante ?

De la sérénité avec les élus ! Rock & Chanson a un bel avenir et répond à un besoin politique. Les adhérents répondent présent. Je lui dirais aussi que la répétition, c’est un vrai taf. J’ai prévu de laisser une année de jachère, il n’était pas question que je joue les fantômes. Delphine a besoin de prendre ses marques, mais pour les problèmes techniques je serai là, bien entendu, au moins quelque temps.

1. Le Centre d’information et de ressources pour les musiques actuelles (IRMA) est une association conventionnée par le ministère de la Culture et de la Communication.

2. Risk It + WHO I AM, vendredi 27 mars, 21h, Rock & Chanson, Talence (33)

www.rocketchanson.com