STUART A. STAPLES

Âme et cœur de Tindersticks, depuis l’aube des années 1990, le musicien anglais, qui a quitté Londres pour La Souterraine en 2005, se livre avec parcimonie au petit rituel du service aprèsvente. À la faveur d’une tournée accompagnant le somptueux No Treasure But Hope, échange courtois, arraché à la course du temps et au fracas du monde, avec un artiste majeur.

Propos recueillis par Marc A. Bertin. Traduction de l’anglais par Fanny Soubiran


Comment vous sentez-vous à la sortie d’un nouvel album ?

Toujours entre excitation et appréhension. C’est un moment important, le point culminant d’une grande somme de travail.

Après tant d’années, est-ce encore un moment spécial pour vous d’entrer en studio et d’enregistrer un album ?

Oui, très. C’est une marque de progression et d’idées.

Comment faut-il comprendre le titre de votre dernier album ? Déclaration officielle ou message d’espoir ?

Je crois que c’est à ceux qui l’écoutent d’en faire l’interprétation.

Cet « album scorpion » a été enregistré aux Studios Midilive à Paris – ancien studio d’enregistrement du label français Vogue. Pourquoi ce choix ?

La salle d’enregistrement y est très spéciale sur le plan acoustique. En y entrant, j’ai tout de suite su que c’était le seul endroit où enregistrer No Treasure.

Votre carrière couvre désormais presque trois décennies. Quel est selon vous le tournant le plus important dans l’industrie de la musique ? Internet ? Le déclin des anciennes majors ? Le retour du modèle DIY ? La lente agonie de la musique physique ? L’essor du streaming ?

Mon point de vue, dans tout ça, est celui d’un créateur. J’essaie de croire dans le fait que si l’on crée quelque chose que les gens ont envie de découvrir, cela nous donnera, d’une façon ou d’une autre, les moyens de continuer.

Vous avez quitté le Royaume-Uni pour vous installer en famille dans le Limousin, où vous avez monté votre propre studio d’enregistrement – Le Chien chanceux. Je ne puis m’empêcher de vous interroger sur le Brexit. Comment le vivez-vous ? Quel est votre point de vue depuis votre fenêtre pastorale française ?

J’ai pu m’installer dans le Limousin parce que je pense être un Européen. C’est une chose dont j’ai la conviction et je ferai tout pour conserver ce statut – sur les plans physique comme affectif.

En 1993, dans le cadre de son Singles Club, Clawfist publiait un split single avec Tindersticks et Gallon Drunk. Vous repreniez We Have All The Time in The World, morceau de John Barry et Hal David, composé pour la bande-son d’Au service secret de sa majesté. Quels sont vos souvenirs de cette expérience ?

Peut-être un léger excès de confiance ! C’est génial d’avoir le sentiment de pouvoir tout faire – cette attitude peut vraiment porter ses fruits. Néanmoins, il y a un revers, chanter cette immense chanson, ça me dépassait à l’époque.

Trois ans plus tard, Tindersticks compose la bande originale du long métrage de Claire Denis, Nénette et Boni. Pressentiez-vous déjà à l’époque le début d’une longue et fructueuse collaboration ?

Non, bien sûr que non. Notre rencontre n’avait pas été simple et notre relation ne l’est pas non plus.

Soit dit en passant, qu’y a-t-il de si différent entre la composition d’un album et l’enregistrement d’une bande-son ?

Avec un film, on s’appuie sur l’émotion de l’image pour trouver l’inspiration musicale. Faire un album, cela vient purement de nos propres moments d’inspiration.

Vous avez sorti trois albums solo et même quatre, avec la BO de High Life. Que recherchez-vous quand il s’agit d’albums solo ?

Quand les idées de morceaux sont aussi claires dans mon esprit, comme pour Arrhythmia, ce serait une mauvaise chose de demander au groupe de satisfaire mes volontés. Le groupe travaille mieux quand les morceaux sont ouverts, quand chacun peut trouver son espace et son interprétation. En achevant Arrhythmia et High Life, je me suis senti libre pour aborder No Treasure avec le groupe dans un esprit d’ouverture.

Kilburn, Londres, quels sont vos souvenirs de cette époque au début des années 1990 ?

La crasse, l’excitation.

Le Chien chanceux est une ancienne grange de 200 ans, avec un poêle à bois au centre de la pièce. Cette configuration influence-t-elle votre façon d’enregistrer ?

L’une des raisons pour lesquelles j’ai quitté Londres, c’était parce que mon studio n’était plus assez grand et j’avais besoin d’une certaine ambiance pour travailler. Quand je suis entré dans cette grange, j’ai eu le sentiment profond que ce lieu devait devenir mon studio. Comme j’enregistre et joue en même temps, il n’y a pas de murs, ni de salle de contrôle.

Vous avez aussi sorti plusieurs albums live (Londres, Bruxelles, Amsterdam, Glasgow, San Sebastian, Paris). Est-ce un moyen d’archiver votre carrière ou de simplement saisir un moment et le partager ?

Un peu des deux.

Entre l’héritage de Lee Hazlewood et l’attachement à la soul, entre romantisme et pessimisme, entre mélancolie et sensibilité, où se situent précisément les Tindersticks ?

Je reste sans voix devant la poésie de votre interprétation !

No Treasure But Hope
(Lucky Dog/City Slang).
tindersticks.co.uk

Tindersticks + Thomas Belhom,
dimanche 1er mars, 18h, La Sirène,
La Rochelle (16).
www.la-sirene.fr

vendredi 13 mars, 20h30,
Le Pin Galant, Mérignac (33).
www.lepingalant.com
www.krakatoa.org