FESTIVAL INTERNATIONAL DE LA BANDE DESSINÉE

Annulé l’an dernier et suspendu à une situation sanitaire fragile, l’événement ouvre ses portes, du 17 au 20 mars, pour sa 49e édition. Fort d’une nouvelle direction artistique, le rendez-vous reste sur ses fondamentaux en cherchant à offrir une photographie précise du médium sur le plan économique et créatif. Focus (subjectif) sur quelques immanquables.
Dossier signé Nicolas Trespallé

CHRIS WARE Malgré une propension à la modestie qui confine à l’autodénigrement masochiste, le Chicagoan a accepté, non sans fierté, d’être le nouveau récipiendaire du Grand prix d’Angoulême. Une exposition donne à voir l’ampleur de son génie singulier.

Longtemps isolé sur la scène de la bande dessinée américaine, parfois incompris même dans les colonnes des grandes revues critiques spécialisées (The Comics Journal en tête), le travail de Ware offrait peu de prises en regard des critères en vigueur pour définir ce que doit ou non être une bonne bande dessinée.
Plus de 30 ans après ses débuts, le talent prodigieux de Chris Ware ne fait plus aucun doute sans que l’auteur n’ait jamais sacrifié à de quelconques injonctions, poursuivant son travail solitaire et minutieux de bénédictin de façon obsessionnelle, et dirait-il « pathétique ». En une poignée d’oeuvres monumentales (Jimmy Corrigan, Building Stories, Rusty Brown…), le quinquagénaire a ébauché son esquisse de « grand roman américain » par petites touches à travers des publications échelonnées principalement dans The Acme Novelty Library, son anthologie apériodique, à la numérotation impossible.


Nourries d’un perfectionnisme maniaque, les publications de Ware se distinguent autant par l’importance donnée à leur contenu qu’à leur contenant, puisque la bande dessinée y dialogue avec des faux artefacts de la culture populaire des années 1920 et 1930 qu’affectionne l’auteur et qu’il recrée comme autant de mises en abîme et de commentaires satiriques sur son oeuvre en cours de création. Parodies de vieilles publicités, flip books, jeux à découper, messages subliminaux perdus dans des recoins ou jaquettes dépliantes servent à bâtir ce fascinant kaléidoscope narratif que forme chacun de ses projets, des récits presque sans histoire(s), qui ne parlent que d’hommes et de femmes (littéralement) boitillants, empêchés de se mouvoir dans une société qui ne fait que les renvoyer à leur solitude.
On a parfois comparé l’auteur à Flaubert dans sa volonté de raconter le « rien », l’ennui et la frustration du quotidien, mais il y a aussi du Proust dans ce jeu virtuose à la temporalité fusionnant passé, présent et futur hypothétique. Ware par sa science du récit excelle à restituer les pensées multiples et diffuses qui se cachent derrière ces héros anonymes et quelconques dans des villes qui ne le sont pas moins.

travers le prisme de la subjectivité de leur pensée, il raconte la multiplicité de l’humain perpétuellement assailli sous un flot d’idées parfois contradictoires, ce qui lui a valu une étiquette de créateur cérébral alors que son travail ne tourne précisément qu’autour du sentiment. Derrière la clarté de son dessin mûrement réfléchi, Ware est l’un des rares créateurs à avoir su traduire graphiquement la complexité de la vie imaginaire qui habite, abreuve ou freine chaque individu dans son quotidien.
Les rêves et les réminiscences sont au coeur de chacun de nous, et Ware tente de restituer la mécanique subtile et chaotique qui régit notre univers mental par la seule force, modeste, du dessin et de mots entrecroisés qui rendent à ses yeux la bande dessinée unique et si précieuse, là où d’autres ne voient encore en elle que l’enfant bâtard du cinéma et de la littérature.
À l’annonce de son couronnement, il s’est fendu d’une lettre de remerciement bouleversante, occasion de résumer en quelques lignes son amour viscéral et ingrat pour cette bande dessinée [qui] « nous permet (…) d’exprimer, avec une troublante acuité, ce que nous condensons de nos expériences de vie, nos tentatives de nous comprendre les uns les autres, et surtout, ce que nous retenons de nos existences individuelles ».

À lire :
Jimmy Corrigan, Delcourt
Building Stories, Delcourt
Rusty Brown, Delcourt
Acme, notre rapport annuel aux actionnaires, Delcourt
Quimby The Mouse, L’Association

À voir :
« Building Chris Ware »,
du jeudi 17 au dimanche 20 mars,
espace Franquin, salle Buñuel, Angoulême (16).
www.bdangouleme.com