SYLVIE VIOLAN

La directrice du Festival international des Arts de Bordeaux Métropole propose un focus sur le Liban et partage pour ce faire la programmation de cette sixième édition avec deux artistes libanais : Aurélien Zouki et Éric Deniaud. Quand on la rencontre pour évoquer cette collaboration innovante que la crise libanaise, accentuée par la pandémie, a rendue nécessaire, c’est en août, le 4, et l’explosion des silos du port de Beyrouth date d’un an tout juste.

Propos recueillis par Henriette Peplez

B-Fuck Me – Back cover (photo by DIEGO ASTARITA)

Comment est née cette collaboration ?

En raison de la pandémie, les déplacements internationaux étaient devenus impossibles. Faire une programmation en regardant des vidéos de spectacles, ce n’est pas ce que j’ai envie de défendre. Associer des programmateurs étrangers qui connaissent bien le vivier artistique de leur pays et travailler avec eux à la construction d’une programmation m’a semblé plus pertinent. J’ai choisi de le faire avec Aurélien Zouki et Éric Deniaud que j’avais rencontrés au Liban.

Qu’est-ce qui vous rassemble ?

Nous partageons des valeurs communes. Aurélien et Éric dirigeaient Nous, la lune et les voisins, un festival de proximité dans Beyrouth, dans le quartier où ils vivaient, avec des spectacles dans l’espace public, mais aussi chez l’habitant, participatifs. Ils ont quitté Beyrouth et créé un lieu de résidence et de création à Hammana, un village à 1 200 mètres d’altitude, près du mont Liban.

L’explosion du port de Beyrouth, il y a un an, a-t- elle influé sur le choix de coopérer avec eux ?

Oui. Le pays traversait déjà une grave crise économique, sociale et politique, profonde, ancienne. Les artistes libanais sont très engagés, activistes pour certains, avec des paroles fortes. Le désastre du port en a touché beaucoup, qui habitaient dans ce quartier, ainsi que des lieux culturels qui y étaient implantés. Le choix s’est imposé dès l’automne, comme une évidence.

Christos Papadopoulos Larsen_C©Pinelopi_Gerasimou for Onassis Stegi (54)

Cette coopération modifie-t-elle votre façon de concevoir le festival ?
Ça s’est avéré passionnant de travailler comme ça : on a eu beaucoup d’échanges. J’ai choisi
de mettre en valeur le parcours de certains artistes, comme la chorégraphe Khouloud Yassine pour laquelle on va proposer deux spectacles : un qui n’a jamais été présenté en France et la première de sa nouvelle création.

Vous ouvrez le festival vers des esthétiques plus visuelles, plastiques ?
C’est le cas avec Charbel Samuel Aoun, qui a exposé dans les galeries du monde entier. Puis, il a suivi un chemin très singulier en créant dans son jardin à Beyrouth une forêt et qui travaille sur la question de la nature en ville qui est un des sujets qui me passionnent. Ç’aurait été très réducteur de ramener une de ses œuvres pour l’exposer. On a donc fait le choix de l’inviter à créer à Bordeaux. Il est très impressionnant dans la manière dont il ressent
la pulsation de la ville etde l’environnement. Il sera accompagné par le collectif d’architectes bordelais Cancan.

Vous associez artistes bordelais et libanais ?
Deux chantiers d’artistes bordelais et beyrouthins seront ouverts au public : celui de Charbel et un autre, autour de la photographie ; le collectif de photographes, constitué à l’initiative de Rima Maroun, va croiser ses manières de faire avec des artistes bordelais du LaboPhoto, habitants de la Fabrique Pola.

Faire venir des Libanais, c’est compliqué ?

Nous avons choisi de travailler avec des Libanais qui vivent et travaillent au Liban. Œuvrer pour la vivacité artistique au Liban est devenu, pour certains d’entre eux, impossible. Beaucoup s’exilent.

IBRAHIM MAALOUF ©YANN ORHA

On a beaucoup parlé de chaos et de crise. Mais les Beyrouthins ont une vraie culture de la fête !
Les Libanais savent faire la fête, vraiment. Nous en avons conçu deux : la grande fête d’inauguration autour du concert electro hybride Love and Revenge et une seconde soirée dansante, qui démarrera par Panique olympique, le projet participatif de grande envergure qui regroupe les danseurs de huit villes de Nouvelle-Aquitaine.

Après cette 6e édition, quel avenir pour le FAB ?
Ce n’est pas moi qu’il faut interroger sur ce point. J’aimerais que celles et ceux qui doutent interrogent d’autres artistes ou directeurs de festivals. Que l’on recueille l’avis par exemple de Tiago Rodrigues, qui est le nouveau directeur du festival d’Avignon, et qui a été programmé deux fois au FAB. Que l’on questionne les artistes régionaux pour lesquels ce festival est un rendez-vous primordial ; et les publics qui peuvent assister à des propositions gratuites ou découvrir des œuvres internationales. Le FAB est le seul temps fort bordelais où elles sont aussi nombreuses. Et c’est fondamental d’ouvrir le regard sur d’autres cultures.

FAB–Festival international des Arts de Bordeaux Métropole,
du 1er au 23 octobre. fab.festivalbordeaux.com