CHARLES BURNS À l’occasion de sa 8e édition, le fifib – Festival international du film indépendant de Bordeaux – accueille l’un des plus grands génies vivants de la bande dessinée américaine. Auteur culte (Black Hole, Toxic, Vortex, Love Nest), primé au Festival international de la Bande Dessinée d’Angoulême, le père du mythique Dog Boy a reçu le prestigieux Eisner Award. Avec Dédales, sa dernière livraison (le 10 octobre en exclusivité mondiale chez Cornélius), et début d’une nouvelle trilogie, il ne cesse d’interroger les rapports entre rêve et réalité, cinéma et vie réelle. Invité par le fifib, qui lui a laissé une carte blanche, il a jeté son dévolu sur L’Invasion des profanateurs de sépultures (1956), absolu chef-d’oeuvre paranoïaque de Don Siegel. Réputé peu disert, cet entretien revêt un caractère tout simplement exceptionnel. 

Propos recueillis par Marc A. Bertin 

Traduction de l’anglais (États-Unis) par Fanny Soubiran

Dans quel état vous sentez-vous quand un nouveau livre est sur le point de paraître ?

Je me sens toujours un peu bizarre au moment de sortir un nouveau livre. C’est en amont un travail de longue haleine et quand je suis seul assis à dessiner dans mon atelier, c’est quelque chose de très concret, de « réel », alors que la publication du livre achevé relève beaucoup plus de l’abstraction – quelque chose de vague et flottant que les gens apprécieront ou pas. Espérons qu’ils apprécient.

Qu’est-ce que ça signifie pour vous de travailler avec un éditeur français comme Cornélius ?

Que dire ? Cornélius publie des livres incroyables. Ce sont toujours eux qui publient les plus belles versions de mes livres. Leurs livres sentent même bon (essayez de les sniffer, vous verrez).

Votre nouveau livre, Dédales (titre français), est à la fois en couleur et en noir et blanc. Est-ce l’histoire qui a dicté ce choix ?

À vrai dire, tout le livre est en couleur mais il y a des passages qui représentent des films en noir et blanc… j’ai fait de mon mieux pour recréer l’« expérience » que procure la vision de ces films si riches en noir et blanc.

On y trouve une reconstitution époustouflante de L’Invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel, sorti en 1956. Un vrai défi, non ?

Oui, mais j’avais la chance d’avoir à disposition autant de documents de référence que nécessaire. J’ai dû aller acheter un DVD du film original, sélectionner les images qui fonctionneraient dans mon récit et enfin trouver un moyen de les traduire sous forme de cases de bande dessinée en noir et blanc… en fin de compte, j’ai mis au point une nouvelle technique pour les couleurs (nouvelle pour moi) et j’étais content du résultat.

Pour en revenir à ce film culte, véritable chef-d’oeuvre de l’histoire du cinéma, pourquoi l’avoir sélectionné pour le fifib cet automne ? Est-ce pour son scénario très noir ? Pour sa tension dramatique ? Pour sa paranoïa ? Pour son climat d’épouvante ? Pour sa dimension métaphorique ? Qu’est-ce qu’il représente pour vous ?

C’est là que je réponds « pour toutes les raisons ci-dessus ». C’est le genre de film que j’aime et j’ai hâte de le voir en copie noir et blanc lors du festival.

Avez-vous vu les remakes de Philip Kaufman ou Abel Ferrara ? Qu’en pensez-vous ?

J’ai vu celui de Philip Kaufman qui est sorti dans les années 1970. Pas mal. Mais Donald Sutherland avec des cheveux bouclés, j’ai quand même eu du mal.

Dédales est truffé de références au cinéma avec des titres comme The Flesh Eaters, Les envahisseurs attaquent, I Was a Teenage Frankenstein… s’agit-il du genre qui a nourri votre enfance ?

Oui, c’est le genre de films que je regardais à la télé gamin, pour lesquels je veillais exprès. J’avais un copain qui possédait toute une collection de films d’horreur en 8 mm et bien que la qualité ne soit pas terrible et les sous-titres mauvais, c’était toujours marrant de les regarder dans son sous-sol. Ensuite plus tard, j’allais voir les projections de classiques du genre dans les petits cinémas et dans les années 1980, tous ces films introuvables sont devenus disponibles sur cassettes vidéo…

Allez-vous souvent au cinéma ? Êtes-vous un cinéphile passionné ?

Je crois qu’il n’y a pas grand-chose de « passionné » chez moi ces derniers temps mais je continue d’apprécier les bons films quand je les trouve. Je dois malheureusement avouer que je ne vais pas très souvent au cinéma. J’adore voir de « vrais » films mais se retrouver au cinéma au milieu de gens qui passent leur temps à consulter leurs portables, ça me gâche totalement le plaisir… c’est un peu pénible de se voir imposer tous ces écrans bleus qui s’allument un peu partout dans l’obscurité. Mince, je commence à râler comme un vieux con.

Quelles sont vos attentes en tant qu’invité d’un festival de cinéma ?

Franchement je ne sais pas. Un tapis rouge (non, c’est une blague).

Au début des années 1990, nous avons eu la chance de découvrir une adaptation de Dog Boy grâce à l’émission Liquid Television sur MTV. Quel souvenir en avez-vous ? L’adaptation était-elle fidèle ?

Waouh. C’était il y a bien longtemps. Je ne suis plus très sûr de tous les détails mais un réalisateur anglais, Tony Halton, avait découvert mon travail lors d’une exposition de bande dessinée à Londres et souhaitait faire un film autour du personnage d’El Borbah. J’ai donc écrit un scénario autour d’El Borbah qui n’a jamais abouti mais une seconde occasion s’est présentée quand MTV nous a contactés pour une nouvelle émission d’une demi-heure intitulée Liquid Television et censée diffuser des séries de courts métrages d’animation de différents auteurs. Tony Halton qui avait une brillante carrière dans le tournage de pubs voulait adapter mon travail avec des acteurs plutôt que de l’animation. J’ai écrit dix épisodes de la série Dog Boy et ma contribution s’arrête à peu près là. Je ne les ai pas revus depuis des années… j’ai peur que ça soit connoté très années 1980 et que le scénario écrit par mes soins ait subi des transformations au point que j’aurais peut-être du mal à le reconnaître. Euh… et ça a été filmé avec des acteurs britanniques qui imitent des accents américains avec plus ou moins de succès, donc ça rend la chose encore plus bizarroïde.

Que pensez-vous des adaptations de bandes dessinées au cinéma ? Êtes-vous à l’aise avec cette forme-là ?

J’essaie de retrouver des noms de grands films qui sont tirés de bandes dessinées mais rien ne me vient comme ça. Pourtant je suis sûr qu’il y en a…

Des nouvelles fraîches de l’adaptation de Black Hole ?

Ça fait des années qu’une option a été posée sur Black Hole et il semblerait que le projet soit en cours de préparation mais je ne peux pas vraiment m’exprimer là-dessus pour le moment. Hollywood oblige.

Cela va peut-être vous paraître étrange mais quand j’ai découvert le titre original de votre dernier livre – Pod –, j’ai aussitôt pensé à David Cronenberg…

Je ne sais pas où vous avez trouvé cette information mais je ne me suis pas encore décidé pour le titre de l’édition américaine. Je pensais à Screen mais ce n’est pas très sexy, j’imagine. On verra bien. David Cronenberg et David Lynch sont les deux cinéastes auxquels on a souvent tendance à comparer mon travail.

Vous comptez vous embarquer dans une nouvelle trilogie. C’est un format très cinématographique, non ?

Il y aura peut-être plus de trois livres en fin de compte – je laisserai l’histoire en décider. Les trilogies sont cinématographiques ?

Selon l’immense Robert Crumb, votre oeuvre « est une vision qui est à la fois horrifiante et absolument hilarante, et [que vous réalisez] avec une clarté froide et implacable. C’est comme [si vous n’étiez] pas vraiment… humain ! » Est-ce un bon résumé de ce que vous avez accompli jusque-là ?

Bon alors, je suis à peu près certain d’être humain (même si parfois j’ai quelques réserves). Ce n’est pas évident pour moi de résumer tout ce que j’ai fait au fil des années mais ces derniers temps j’ai rassemblé d’anciennes bandes dessinées et autres illustrations pour essayer d’en faire un « ouvrage d’art ». Se pencher sur tout le travail accompli, ça donne à réfléchir… « est-ce là ce que j’ai fait de ma vie ? » Je me rappelle au début des années 1980 exposer à ma femme une nouvelle idée de scénario sur laquelle je travaillais et l’entendre me dire : « Tu ne peux pas refaire une histoire sur les greffes de cerveaux. » « Ah… bon. » Je pense qu’il n’y aura pas de greffes de cerveau dans le livre sur lequel je travaille actuellement mais qui sait ?

Festival international du film indépendant de Bordeaux,
du 15 au 21 octobre,
Bordeaux (33).
fifib.com
Dédales,
traduction de l’anglais (États-unis) par David Langlet,
Cornélius, collection Solange, 2019.