ALAIN ROUSSET Rue de Valois, quel numéro ? Au bout d’une année d’une singulière atrocité, le comique de répétition ne provoque plus que haussements d’épaules, colère et résignation. Dans un pays qui n’en finit pas de crever sous le poids de son jacobinisme obsolète, les collectivités locales, pour qui ce n’est pas une compétence (faut-il encore le rappeler ?), ont été les premières au chevet du monde culturel. Pour le président de la Région Nouvelle-Aquitaine, il aura fallu redoubler d’efforts dans un contexte économique plus que contraint. Or, qui est mieux placé pour anticiper une crise et soutenir une filière qu’une entité territoriale ? Las, il n’y aura pas de miracle : 2021 s’annonce d’ores et déjà épouvantable. Pour autant, Alain Rousset refuse tout fatalisme, réaffirme ses engagements et compte bien placer la Nouvelle-Aquitaine en tête pour accompagner le retour au vivant.

Propos recueillis par Marc A. Bertin & Vincent Filet

Inauguration de l’Alhambra studio à Rochefort le 07 juin 2018

Comment avez-vous traversé cette année pour le moins déconcertante ?
Comme tout être humain, avec anxiété. Et avec cette conviction, hélas, que, dans ce genre de situation, les inégalités sont pires pour les plus jeunes, les plus fragiles, les plus mal logés… tout en ayant le nez dans le guidon à se dire que l’on va s’en sortir. En tant que président de Région, je n’aurais qu’une observation : le retour de notre souveraineté en termes économiques est fondamental ! La vie du pays ne peut se retrouver ainsi clouée au sol. La Nouvelle-Aquitaine doit devenir une base arrière pour l’industrie pharmaceutique et l’industrie électronique. Nous devons à tout prix retrouver ces moyens, reconquérir notre indépendance, faire confiance à l’inventivité. Le politique doit retrouver sa mission d’anticipation : faire de l’action publique un temps de prospective puis accompagner les transitions nécessaires à ce nouveau siècle. Peut-être que les projets de développement d’entreprise n’ont jamais été aussi importants qu’aujourd’hui ? Dernier point et non des moindres : le volet sur la solidarité a été massif, ce qui (re)donne du sens à la notion même de service public.

En mai 2020, Jérôme Lecardeur, directeur du Théâtre Auditorium de Poitiers (TAP), montait au créneau après avoir appris que 10 % de la dotation allouée au TAP serait retiré du million d’euros d’aides versé chaque année par la Région. Au total, les subventions perçues annuellement par le TAP représentent 5 M€. Rapidement, de nombreuses institutions apportaient leur soutien à Jérôme Lecardeur tandis que vous parliez d’un « rééquilibrage territorial et d’ajustement ». Finalement, passé l’émoi, tout est-il rentré dans l’ordre ?
On s’est interrogé sur l’opportunité de cette baisse en période Covid, et le sentiment d’injustice pouvait sembler légitime. En Nouvelle-Aquitaine, le budget consacré à la culture a été sanctuarisé à plus de 70 M € sur la durée du mandat. Nous restons la première collectivité partenaire du Théâtre Auditorium de Poitiers et de ses 3 orchestres en résidence. Cette baisse a permis de rééquilibrer le financement des autres scènes nationales de la région. Plus largement, s’il me semble impossible de faire de la culture sans un appui public conséquent, le TAP, par exemple, est bien accompagné à plus de 70 % par la puissance publique.

La Région Nouvelle-Aquitaine, à l’image de nombreux conseils départementaux néo-aquitains, a tenu à maintenir les subventions allouées, notamment aux festivals d’été nonobstant les annulations et autres reports. Une décision motivée par solidarité, soutien à une filière, devoir moral, principe régalien ?Il s’agit d’un choix naturel pour nous. Même dans un contexte de baisse des ressources des collectivités, on ne pouvait se dédire. J’ai un attachement à la culture, à la vitalité qu’elle innerve au sein des territoires, à l’économie qu’elle génère comme à la nécessité de soutenir la création. On parle de vivre ensemble, de bonheur, de plaisir. Non seulement, il y a eu le maintien des subventions et des aides – avec une attention particulière aux porteurs de projets culturels –, mais en plus, nous avons créé un fonds d’urgence à l’attention du tissu associatif. On parle de plus de 335 manifestations aidées, dont 181 ont été annulées ! Par ailleurs, dans le même d’ordre d’idée, nous avons voté, en octobre 2020, une aide spécifique de 1 M € pour les 174 salles de cinéma classées art et essai, y compris les salles communales.

Inauguration de l’Exposition FIBD en Gare Saint-Jean à Bordeaux, en présence du Président de la Région Nouvelle Aquitaine Monsieur Alain ROUSSET, Madame Malrène DOLVECK Directrice générale De SNCF Gares [Identification : Inauguration de l’Exposition FIBD en Gare Saint-Jean à Bordeaux]

Si 2021 rime à nouveau avec annulations et reports, serez-vous en mesure de maintenir une fois encore les subventions ?
Oui. On aura à le faire. Nous avons, dans ce sens, voté, en décembre 2020, un plan de solidarité et de transition. Il s’agit de bienveillance au service du vivre ensemble territorial. La part de l’autofinancement des acteurs culturels a été annihilée, le prolongement des fermetures pour raisons sanitaires aura des conséquences catastrophiques si on ne peut vite rouvrir. Tout ceci provoque une vraie souffrance chez les artistes. Or, nous devons répondre à cette angoisse. En ce sens, nous avons aussi besoin de l’État et d’une nouvelle loi comme celle du 23 mars 20201.

Dans le même ordre d’idée, le 17 décembre 2020, le conseil régional de Nouvelle-Aquitaine a voté la prolongation de deux mois de son fonds d’aide aux secteurs d’activité du monde de la culture (associations et entreprises) fermés administrativement ou très impactés par la crise sanitaire, et un abondement de 2 millions d’euros supplémentaires de ce fonds. Est-ce une nouvelle illustration de votre engagement ou un choix dicté par l’urgence ?

Bien sûr, il y a urgence. Ce maintien est nécessaire et la volonté politique s’est exprimée à l’unanimité. Nous sommes face à un défi : limiter l’endettement et retrouver l’équilibre sous 4 ans, après des pertes d’exploitation dramatiques. Ce dispositif s’est ajouté aux aides et subventions. De même continuons-nous de soutenir les agences régionales artistiques et donc, in fine, la création.

Le poids économique direct de la culture était, en 2018, au niveau national, de 47 milliards d’euros soit 2,3 % de l’économie française. En Nouvelle-Aquitaine, ce secteur représente 47 000 emplois et 11 000 établissements employeurs. Pour reprendre les éléments de langage chers au président de la République, à quel moment êtes-vous en mesure de distinguer le « coûte que coûte » du « il n’y a pas d’argent magique » ?

Contrairement à l’État, qui peut sans souci emprunter, la Région Nouvelle-Aquitaine est contrainte à un équilibre budgétaire. Il n’y a donc aucune égalité. Nous sommes soumis à une forme de rigueur dans l’usage des deniers publics. D’ici 2025, la Région Nouvelle-Aquitaine doit revenir à 4 années de désendettement alors qu’on a longtemps été plus proche de 10 ans. Or si j’arrête tous les investissements, combien d’années me faudra-t-il pour rembourser ma dette ? Soutenir l’économie – notre budget a été porté à 90 % tous secteurs confondus – est un exercice paradoxal.

Le 14 décembre 2020, Éric Correia, président de la communauté d’agglomération du Grand Guéret, conseiller régional délégué à l’innovation, à l’économie créative et aux droits culturels, adressait à Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, une lettre lui intimant de prendre les mesures nécessaires pour la réouverture des espaces culturels et des salles de spectacle. « L’Histoire qui s’écrit nous place devant une responsabilité dont nous aurons collectivement et individuellement à répondre. Madame la Ministre, il n’est que temps d’agir et de sauver la culture, rien de moins. » On peut supposer que vous êtes tout sauf en désaccord avec ce courrier, mais au-delà de cette supplique, toute cette affaire n’illustre-t-elle pas la nécessité d’accélérer plus encore la décentralisation ? D’accroître les compétences du conseil régional, notamment la culture qui n’est pas une compétence première ? En résumé, gagner plus encore en autonomie ?

Notre rocher de Sisyphe… La culture, la santé, l’éducation, le développement économique. C’est bien le modèle le plus efficace dans le monde, or notre situation est totalement invraisemblable : avoir un rôle national alors que le financement est local. Une fois encore, l’État fixe les normes, toutefois, la coopération est bonne. À l’échelle régionale, la facilité est réelle avec la DRAC : on dialogue, on co-construit, on responsabilise chacun. Depuis, la Région a engagé un partenariat avec l’Itemm [Institut technologique européen des métiers de la musique, NDLR], autour de la mobilisation de son outil OPÉRA (Outil Probabiliste pour l’Évaluation du Risque par Aérosols), et proposé une expérimentation de réouverture des lieux culturels, avec suivi scientifique. La ministre de la Culture a reconnu la pertinence de notre démarche et s’est engagée à présenter nos protocoles tests au Conseil de défense sanitaire en avril.

Le 28 juin 2019, la MÉCA (Maison de l’économie créative et de la culture en Nouvelle-Aquitaine) qui réunit les équipes d’ALCA, de l’OARA et du Frac Nouvelle- Aquitaine MÉCA était inaugurée. Quel bilan en tirez-vous ?

Comme je m’y étais engagé, son coût, qui peut encore faire matière à débat, n’a pas été pris sur le budget de la culture en Nouvelle- Aquitaine. Ce dossier a été adopté après un vote bien avant la fusion des régions. Cet outil – « physiquement » bordelais mais au service du territoire néo-aquitain – est à disposition de tout le monde et constitue dorénavant un sacré centre de ressources. Jadis, nous louions beaucoup de lieux et c’était tout sauf pratique. Aujourd’hui, plus de 1 500 personnes et structures du livre et du cinéma ont été accueillies par ALCA. L’OARA, c’est 23 résidences et autant d’équipes régionales venues créer. Autre chiffre important, la MÉCAscène est occupée à 100 % des jours ouvrés. Tout aussi notable : chaque résidence est rémunérée avec prise en charge en plus des transports/ hébergement/repas. En 2020, plus de 600 000 € ont été engagés sur ce programme de résidences, complété par un programme de résidences tout aussi importants dans les territoires. Enfin, à la MÉCA, nous filmons les sorties publiques et les diffusons en direct sur nos réseaux sociaux ; autant dire qu’en pleine crise sanitaire, cet accompagnement est devenu essentiel pour les artistes dont les créations peuvent être visionnées par 230 structures néo-aquitaines. Pour le Frac, le bilan est tout aussi bon (37 400 visiteurs et 3 000 scolaires en 8 mois), bien que la fermeture des salles d’exposition soit difficile à vivre.

On vous a croisé, cet automne, curieux du nouveau programme d’ampleur de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson – une série de tapisseries monumentales extraites des films du maître japonais de l’animation, Hayao Miyazaki – ou encore au lycée des métiers du bâtiment de Felletin, dans la Creuse, que vous souhaitez voir devenir le lycée des métiers du patrimoine en Nouvelle-Aquitaine. On sait votre fort attachement aux entreprises du patrimoine vivant, qui souvent entretiennent un lien étroit avec la culture. Cette richesse constitue-t-elle un des principaux atouts de la Nouvelle-Aquitaine ?

Ce secteur du patrimoine vivant, c’est 3 400 structures, dont 160 entreprises labellisées EPV, 10 000 salariés, ce qui place la Nouvelle-Aquitaine à la quatrième position en France. Un mélange d’art, de savoir-faire, de talents ; celui des artisans ou des compagnons. Dans cette période de crise, voici des îlots de résistance, ancrés dans le territoire, et gisements d’emplois. Le projet le plus symptomatique, c’est la future Cité du cuir, présentée le 15 octobre 2020, à Saint-Junien, en Haute-Vienne, qui retracera l’histoire de la ganterie et renforcera l’attractivité économique d’une filière qui compte un millier d’emplois entre Charente, Dordogne et Haute-Vienne. Mais les exemples sont nombreux de la Cité de la céramique à Limoges aux Ateliers Pinton, à Felletin, dans la Creuse, qui ont signé un partenariat avec Louis Vuitton. En Nouvelle- Aquitaine, les entreprises du patrimoine vivant sont à la base d’un écosystème vertueux unissant agriculture, formation, développement économique et industrie du luxe.