CHRISTOPHE DOUCET – À Bordeaux, le Frac Nouvelle- Aquitaine MÉCA présente l’œuvre puissante de cet artiste qui se déploie entre production issue de la nature et fabrication artisanale, importance du métier et transgression des champs de compétences et artistiques.

Christophe Doucet Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, 2011 (c) Laurent Theillet

Dès l’ouverture de L’Homme qui plantait des arbres, Jean Giono annonce les qualités du caractère de son personnage et précise qu’il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Son action doit être dépouillée de tout égoïsme. L’idée qui la dirige doit avant tout être d’une grande générosité ce qui veut dire ne rechercher nulle part de récompense. Enfin, il est nécessaire qu’elle laisse sur le monde des marques visibles.

Bien sûr, Christophe Doucet n’est pas Elzéard Bouffier. Mais comme lui, il a pris son temps, modestement mais fermement déroulé son chemin, sans jamais céder aux complaisances ni à la facilité, et rendu pleinement visible une œuvre gorgée de saveurs, baignée d’humeurs et éclaboussée d’audaces. Il a aussi aimé les arbres et continue d’échanger avec eux car, Michel Leiris l’a fort justement pointé, « l’homme est un arbre mobile, aussi bien que l’arbre est un homme enraciné ». L’arbre, c’est la terre, c’est le ciel, c’est du rouge, c’est du bleu, c’est de l’animal, du végétal, c’est un corps qui s’étire, du sang qui circule dans les veines, c’est une élégance vivifiée par le vent, c’est une parole à la fois profonde et aérienne, éclairante et obscure, c’est un ancrage et un appel à l’épanouissement et à l’envol. Chêne, cèdre, platane, acacia, tilleul, eucalyptus, aulne glutineux et séquoia, Christophe Doucet les accueille, les convie à un voyage voué à la conciliation et au dépassement, c’est presque une cérémonie où l’arbre apporte sa mémoire, son énergie, sa solidité, ses contours et se prête à

la dynamique imaginaire des greffes et des hybridations. L’arbre, il le renverse. La fourche d’en haut se retrouve en bas. Il libère ainsi d’autres possibilités, d’autres ouvertures. Le dialogue est rude mais respectueux. Il ajoute d’un côté, enlève de l’autre, retient tout ce qui suscite l’intérêt et transforme une excroissance ou une cavité en museau ou en sexe.

Il lui applique des jus colorés et souligne des éléments corporels. Ici un personnage dresse ses oreilles et tire la langue. Ailleurs, des figurines, des objets, des matériaux industriels accentuent cette alliance de familiarité et d’étrangeté. L’arbre n’est jamais un simple support, un moyen d’expression neutre et transparent : il participe activement à la création. Ce qui compte, ce n’est pas sa signification abstraite et conventionnelle, son usage stéréotypé mais la pleine appropriation de son aspect concret qui étrangement le recharge de prolongements sensibles et de résonances poétiques et fictionnelles. Il faut le plier à une maîtrise mais tout en lui laissant une part d’initiative et de jeu.

Christophe Doucet a installé son atelier dans une ancienne distillerie de résine et ce choix n’a rien d’anecdotique mais montre la puissance du lien qui le lie à la forêt des Landes. Son travail est d’ailleurs profondément marqué par un contact quotidien avec cet environnement. Ses sculptures conservent la trace, la mémoire des cabanes, des outils et des gestes des forestiers, un métier qu’il a pratiqué durant une vingtaine d’années, et la tension exercée par un processus de fabrication pour glisser d’un état à un autre. L’enjeu n’est pas d’affirmer une singularité mais de redonner une force à des liens oubliés, de rétablir une continuité entre le réel et l’imaginaire, entre la forme passagère de l’existence et le fond immémorial sur lequel elle se déploie.

Christophe Doucet Souris et Lièvre

Artémis, déesse de la chasse, des animaux sauvages et des naissances, coiffe une marmotte et semble prodiguer ses connaissances, ses atouts et sa créativité. Grande Ourse mobilise sa masse imposante et évoque Callisto métamorphosée en ourse et placée dans le ciel par Zeus. Lièvres, chevreuils et renards apparaissent assez substantiels pour donner consistance à leur présence et assez agiles pour échapper à leur apparence ordinaire et rebondir dans d’autres dimensions. Les masques permettent de se projeter dans le rêve bienveillant et tout de même mystérieux d’une souris, d’un oiseau, d’un tigre, d’un chien nu mexicain ou d’une chouette.

Christophe Doucet a d’abord le souci d’un monde élémentaire qui s’affirme puissamment comme une entité vivante, ouverte à de multiples métamorphoses et à des expérimentations surprenantes. Son vocabulaire plastique, joyeusement affûté, va toujours vers plus de densité et passe du naturel à l’artificiel, du féroce au tendre ou à l’humoristique, du flamboyant au méditatif, de l’histoire de l’art à la culture populaire, du polyphonique au chant de flûte, et cela en gardant intacte une sincérité parfaitement identifiable. Didier Arnaudet

« Christophe Doucet – Artémis et la Grande Ourse »,
jusqu’au samedi 17 septembre, Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, Bordeaux (33). www.fracnouvelleaquitaine-meca.fr