75 ans de politique culturelle à droite ont pris fin le 28 juin dernier. Dimitri Boutleux, paysagiste de métier, membre d’EELV, est devenu adjoint « à la création et aux expressions culturelles ». En héritage : des structures ébranlées par la crise sanitaire, des petits lieux en mode survie, un bateau-opéra dans la tourmente, une gestion au projet, une saison-biennale pas du goût de tous. Le temps que les lignes vertes se clarifient, JUNKPAGE est allé prendre le pouls du biotope culturel de la ville. Quelques acteurs évoquent leurs attentes sur ce basculement inédit. Des prudents aux sans illusions, paroles prospectives.

Il y a d’abord eu une campagne électorale où la culture a été reléguée au fond des programmes – page 103 pour la liste Bordeaux Respire. Au point que plusieurs tribunes, parues dans Rue89 Bordeaux, sont venues sonner les cloches des candidats. Les scènes labellisées bordelaises se sont inquiétées « du peu d’intérêt pour le réseau des institutions existantes du spectacle vivant que nous représentons » pendant que la scène indépendante appelait la future municipalité à avoir « le sens du dialogue et de la confiance, l’humilité d’être levier et relais des initiatives et non programmatrice ». 

Éric Roux, directeur (depuis toujours) de la Rock School Barbey, ne s’étonne guère du silence des candidats. « Je n’ai jamais vu d’intérêt politique pour la culture dans cette ville. » Et il la connaît depuis les années Chaban… Plus fraîchement bordelaise, la directrice du festival Chahuts, Élisabeth Sanson, a été surprise de ce non-dit, notamment dans la campagne de Pierre Hurmic. « Cela aurait pu être un point de différenciation. » Et de s’étonner encore du premier geste de la nouvelle municipalité : maintenir la saison culturelle Bienvenue 2021, qui fait suite à Liberté et Paysages, événements critiqués par certains pour leur manque de vision cohérente et leur aspect communicationnel. La nouvelle équipe souhaite simplement la rebaptiser. « C’est étrange tant c’est le marqueur de la précédente municipalité. C’est comme si on se mettait dans les chaussons de l’ancienne. Il ne s’agit pas forcément de tout remettre en question, mais repenser ses thèmes, la manière dont elle est pensée collectivement. » 

Pour l’heure, disons que les lignes de la future politique culturelle restent encore floues, même si de grands axes théoriques la dessinent : une biodiversité où amateurs et professionnels se côtoient, des décisions prises avec les acteurs du terrain, un meilleur partage des lieux artistiques et une attention à l’espace public. Une certitude : la majorité élue souhaite la mettre en débat avec les habitants et les acteurs culturels. D’où l’organisation, en novembre, d’un Forum des acteurs culturels. Initiative plutôt bien accueillie, non sans quelques retenues. « Il faudra qu’il soit vraiment très bien préparé pour ne pas que ce soit simplement les doléances de chacun de nos lieux, mais une pensée collective autour de la question de la culture à Bordeaux », avertit Élisabeth Sanson. 

Jean-Luc Terrade, metteur en scène, créateur du festival Trente Trente, ne s’y rendra pas. « Réunir les acteurs culturels ? Ils l’ont tous fait, j’ai toujours refusé. Participer à un grand raout, ça ne sert à rien, parce que chacun y va de son petit discours. Ou alors, il faudrait qu’on soit ensemble, vraiment, mais ça n’a jamais été le cas à Bordeaux. » À La Manufacture CDCN, Stephan Lauret, qui a déjà reçu la nouvelle équipe cet été, se réjouit de cette volonté de dialogue. Il faut dire que les précédentes élections municipales restent un très mauvais souvenir. Anne-Lise Jacquet, qui avait fait basculer à droite la ville d’Artigues-près-Bordeaux, avait chassé du même coup le projet de danse contemporaine hors de sa ville. Le CDC avait alors trouvé refuge à La Manufacture, non sans provoquer quelques remous. « On est désormais habitué à une forme de résilience, et à avoir une réflexion partagée avec les partenaires publics. Ce nouvel espace d’échanges va encore permettre au CDCN de grandir. Il est bon de faire ce grand rendez-vous pour faire le point, mais il faudra que cela s’inscrive dans la durée. »

L’Opéra, lui, se rendra à l’invitation, prudent face à une équipe qui annonce vouloir en revoir les missions et confier le gros bébé – deuxième opéra de France qui pèse 16 millions d’euros dans le budget culturel de la Ville – à la Métropole. Entre les lignes du programme d’Hurmic, on lit un désir de changer les modes de gestion et bousculer les façons d’y créer. Ironie de l’histoire, Marc Minkowski, directeur artistique depuis mars 2015, avait détalé vite fait après l’élection du maire vert Éric Piolle, à Grenoble, qui avait d’emblée sucré 400 000 euros de subventions à l’Ensemble des musiciens du Louvre qu’il dirigeait alors… Aux dernières nouvelles, le premier CA de l’ère Hurmic est passé crème. Et Dimitri Boutleux en est le nouveau président. « Un premier très bon signe de l’importance que cette municipalité accorde à l’Opéra de Bordeaux », note Olivier Lombardie, son administrateur général. Y a-t-il une crainte de coupes sombres budgétaires ? « Ils ne peuvent pas. Les spectateurs bordelais sont attachés à l’Opéra. Nous recevons chaque année 250 000 personnes. » Quant à la métropolisation, « pourquoi pas ? Il en était déjà question pour entretenir le bâtiment. Mais pour l’heure la Métropole n’a pas de compétence culturelle ». Marc Minkowski, décrié par les musiciens de l’ONBA, serait-il sur un siège éjectable ? « Son mandat court jusqu’en 2022. Il sera temps de faire le bilan à ce moment-là. » 

Autres musiques, autres moeurs. Les habitués de concerts debout, dans un partage de coups d’épaule et de sueur, en sont pour leurs frais depuis la mi-mars. Rien à se mettre sous la dent, si ce n’est quelques programmations extérieures à l’I.Boat ou aux Vivres de l’art. Pour Éric Roux, « il est temps que les dirigeants de la Ville et de la Métropole comprennent que nos musiques sont une spécificité de cette putain de ville. Ça n’est pas le cas pour le moment ». Message clair. Auquel s’ajoute le serpent de mer de la rénovation et de l’agrandissement de la Rock School Barbey. « Cela fait quinze ans que je porte ce projet. Plusieurs réunions ont été actées. J’attends qu’il ne soit pas enterré. C’est une question de survie. Ce n’est pas compliqué : si dans deux ans rien n’est fait, Barbey ferme. On est arrivé au bord de ce qui était supportable en termes de conditions de travail et de sécurité. » 

La question des lieux dédiés à l’art revient dans toutes les bouches ; toutes disciplines confondues. Des endroits où travailler, créer, diffuser, se retrouver. Des lieux underground ou institutionnels. Bordeaux semble en manquer furieusement, à l’heure de de son expansion urbaine et démographique. Pour David Chiesa, musicien de la scène contemporaine et expérimentale, membre de l’Ensemble UN, organisateur du festival Uppercut, le temps des caves et des cafés-concerts à Bordeaux appartient presque au passé. « L’accès aux lieux de la ville est très compliqué. Il est par exemple quasi impossible d’accéder à un équipement comme l’Auditorium ou La Manufacture. À Bordeaux, il y a un manque cruel d’espace et d’utilisation des espaces. Je ne dis pas que je souhaiterais un lieu à l’année, mais simplement que ceux qui aient un lieu, partagent le gâteau, en fassent des lieux accessibles. » « Qu’ils construisent déjà un ou deux théâtres et on en reparle après », lance Jean-Luc Terrade, qui accueille beaucoup de jeunes compagnies dans son Atelier des Marches au Bouscat. Élisabeth Sanson abonde et pointe l’état « moribond des petits théâtres de ville, type La Lucarne. Ils ont besoin d’être réinvestis et pensés comme des lieux ressources, avec des moyens pour programmer et fonctionner ». Stephan Lauret militerait, lui, pour avoir « des salles avec des jauges plus importantes […] pas persuadé par la nécessité d’inventer de nouveaux lieux, mais plutôt conforter ce qu’il y a déjà ». 

Enfin, beaucoup réclament de mettre fin à la multiplication des appels à projets comme substitut aux subventions de fonctionnement – notamment le fonds d’aide à la création, mis en place par la mairie, qui lance un appel tous les six mois – qui épuise les structures, notamment les plus petites. À Chahuts, on confesse en remplir une vingtaine par an ! Éric Roux estime qu’ils ne sont que « le cache-misère d’un semblant de politique publique de la culture alors que la subvention devrait être la règle ». 

Qu’ils se rassurent, le programme de Pierre Hurmic était très clair sur ce point et spécifiait vouloir « mener une politique de soutien au conditionnement des structures, et non de recours systématique à l’appel à projets ».

Stéphanie Pichon