JEAN-MICHEL BERNARD La 4e édition du festival Ciné-Notes est dédiée aux « Monstres et créatures ». Curieux et mélomanes se régaleront, à n’en pas douter, du programme consacré à Jerry Goldsmith, animé par le risky-pianist Jean-Michel Bernard. Compositeur des musiques de films de Michel Gondry, arrangeur pour Ennio Morricone, le compagnon de scène de Lalo Schifrin réinterprétera, au Rocher de Palmer, avec son sextet, un florilège des plus grands thèmes – Chinatown, Rambo, Basic Instinct, Star Trek, Poltergeist… – du disciple de Miklós Rózsa.

Jean-Michel Bernard ©Roberto Frankenberg

Propos recueillis par Henry Clemens

Comment se prépare votre intervention ?
Elle m’occupe beaucoup, je suis en train de peaufiner les orchestrations de Jerry Goldsmith. C’est un très gros travail, ça fait des semaines que je suis dessus.

Quel lien avez-vous avec Jerry Goldsmith ?
Bizarrement, mon rapport le plus proche, c’est à travers la rencontre de sa femme lors d’un concert à Los Angeles. Bien sûr, je connaissais son travail à travers les thèmes principaux des films que chacun connaît comme Alien ou Star Trek mais, finalement, pas tant que ça ; beaucoup moins que Lalo Schifrin, c’est certain. Ciné-Notes m’a non seulement donné l’occasion de découvrir une oeuvre riche et complexe mais également de l’apprécier. C’était assez nouveau pour moi.

Ciné-Notes vous aura donc permis de découvrir Jerry Goldsmith ?
Il serait exagéré de dire ça ! Lalo Schifrin me racontait qu’il y a quelques années, à l’étage des bureaux d’une grosse major américaine, on trouvait trois portes côte à côte, sur lesquelles étaient écrits les noms de John Williams, Lalo Schifrin et Jerry Goldsmith. Vous imaginez ? Trois légendes au même étage ! Goldsmith était moins impliqué dans le jazz, ce qui explique sûrement que je le connaissais moins. Ce qui était plus compliqué avec son oeuvre, c’était de faire un concert à partir d’une bande-son pas forcément adaptée à un type d’orchestration jazz. Cependant, quelques-unes de ses créations sont liées au jazz.

Comment expliquer sa « moindre » renommée ?
Il a émergé dans les années 1970, à une époque où le jazz était omniprésent dans les comédies et les films noirs, puis la musique de film a évolué vers quelque chose de plus orchestral, à l’image de ce que fait John Williams. À la différence de Goldsmith, Williams a rencontré Spielberg. Le premier n’a pas eu son grand « partenaire » à l’instar des grands binômes de l’histoire du cinéma. Sa renommée en a sûrement pâti. Il est plus connu comme compositeur particulier bien qu’ayant souvent travaillé avec John Dante. Si les gens savent qui est Steven Spielberg, ils ignorent qui est l’auteur des Gremlins. Ça n’a pas changé aujourd’hui puisque le succès d’un compositeur dépend à 90 % du succès d’un film. Goldsmith n’était peut-être pas dans le bon wagon, mais il en est également bien souvent plus original en particulier dans sa conception musicale ; l’un des tout premiers à avoir par exemple utilisé des synthétiseurs. Depuis des semaines, je décortique sa façon de travailler, et il a des schémas harmoniques tout à fait particuliers !

De quelle école vient-il ?
Il y a une filiation certaine avec les compositeurs qui ont émigré aux États-Unis dans les années 1930 comme Miklós Rózsa, Franz Waxman ou Erich Wolfgang Korngold. Il vient aussi à la suite de David Raskin et a côtoyé Henry Mancini. Williams, Schifrin et Goldsmith appartiennent à la dernière génération de grands musiciens. Sans être passéiste, on peut penser qu’ils avaient certainement un peu plus leur mot à dire en ce temps-là ! Quand on compare le score de Patton composé en 1970 par Goldsmith au travail de Hildur Guðnadóttir, auréolée d’un Oscar pour Joker, c’est comme si on sautait d’un immeuble de mille étages. Il y a, à mon sens, la musique de film adaptée à un film pour le film, uniquement. Ce qui signifie que si tu l’écoutes en dehors, sur Spotify par exemple, tu as envie de te pendre (rires). Et il y a la musique qui a sa propre vie en dehors du film. En l’occurrence, des thèmes que l’on siffle à la fin d’un film.

Quelle est la place des compositeurs de musiques de films aujourd’hui ?
Le cinéma a évolué, il va plus vite. Il y a moins de place pour des grands thèmes comme ceux de John Barry pour Out of Africa. Quand Williams a fait Star Wars, à la fin des années 1970, la mode n’était pas à la forme orchestrale, il l’a ramenée au-devant de la scène. Aujourd’hui, les auteurs privilégient bien souvent le travail sur le son, les sonorités ou les textures. C’est plus technique. Williams ou Goldsmith arrivaient avec leur talent de mélodistes et parvenaient à capter l’essence d’un film. Une mélodie qu’on pouvait jouer avec un doigt au piano ! Ce temps est révolu, pour l’instant. Les approches sont différentes et, disons-le, les réalisateurs laissent moins de place au compositeur. Une histoire d’ego certainement, alors que, faut-il le rappeler, en France le compositeur est le troisième auteur du film, c’est la loi ! Il y a 20 ou 30 ans, il y avait également moins de compositeurs de film. Le contexte économique de l’industrie musicale attire les artistes. Le talent existe, existera toujours, mais il faut avoir la chance d’être dans le bon wagon.

Avec qui vous produisez-vous le 22 mars au Rocher de Palmer ?
Je serai accompagné des musiciens qui jouaient déjà sur l’album consacré à Lalo Schifrin (1), à savoir : François Laizeau (ancien sideman de Michel Legrand) à la batterie ; Pierre Boussaguet à la contrebasse ; Laurent Korcia au violon ; Éric Giausserand à la trompette ; Daniel Ciampolini aux percussions ; et Kimiko Ono au chant. C’est mon groupe.

Quelle est votre actualité ?
Mon actu est plutôt assez chargée ! Tout d’abord il y a l’album consacré à Jerry Goldsmith, ce dernier sortira le 11 mars ! Puis, je viens de signer avec Sony Masterworks pour trois albums piano consacrés aux musiques de films, le premier sortira en juin. J’ai également terminé la musique du dernier film d’Anne Giafferi —c’est notre septième collaboration — et j’ai signé la bande-son d’un documentaire de Patrick Glotin sur le Mimbeau au Cap-Ferret ! Je peux d’ores et déjà vous annoncer que je reviendrai en 2023 pour le festival Ciné-Notes.

  1. Jean-Michel Bernard Plays Lalo Schifrin (Cristal Records).

Ciné-Notes « Monstres et créatures »,
du vendredi 11 au mardi 22 mars, Bordeaux (33).
www.opera-bordeaux.com

Jean-Michel Bernard and Friends Play Jerry Goldsmith,
mercredi 23 mars, 20h30,
Le Rocher de Palmer, Cenon (33).
www.lerocherdepalmer.fr