DIMITRI BOUTLEUX

Adjoint au maire de Bordeaux en charge de la création et des expressions culturelles, président de la régie personnalisée de l’Opéra national de Bordeaux, élu EELV. Voilà pour les actuelles prérogatives. Avant, ce jeune quadragénaire était paysagiste, diplômé de l’École nationale supérieure de la nature et du paysage, passé par différentes agences, entre France et Californie, avant de se fixer à Rennes au sein de l’agence d’urbanisme (Audiar), puis d’intégrer l’agence d’urbanisme de Bordeaux (a’urba). Autant dire qu’il ne coche aucune case pour être bien vu du monde culturel. Et si cela n’était suffisant, sa prise de fonction contrariée par les effets délétères de la crise sanitaire et la mise en route pour le moins laborieuse du Forum de la culture ont abîmé plus que de raison son image. Longtemps soupçonné taiseux, il se livre. Enfin. Sans aucun scoop préférant travailler ses dossiers plutôt que pérorer.

Propos recueillis par Marc A. Bertin & Vincent Filet

Nonobstant la crise sanitaire et l’audit1 sur les finances de la Ville de Bordeaux, pourquoi avoir mis si longtemps à prendre la parole ? Timidité ? Ordre de garder le silence de la part de M. Hurmic ? Ou bien n’aviez-vous pas fait vos devoirs ?

Dès le mois de juillet 2020, je peux vous assurer que j’ai fait mes devoirs et que mon cartable était rempli, bien rempli ! Il y a eu un effet d’entonnoir dans la mesure où nous avons payé le cumul lié au report des élections municipales, le déconfinement, et, pour ma part, je me suis retrouvé tout de suite dans l’instance de l’Opéra national de Bordeaux en prenant la présidence de la régie personnalisée et la présidence de son nouveau conseil d’administration. Donc, j’étais très vite plongé au cœur du réacteur. Puis, j’ai entamé un marathon consacré à une série de rencontres avec un maximum de personnes me faisant l’état des lieux ; c’était tout aussi intéressant qu’intense. En résumé, l’été 2020 a largement été mis à profit pour ne pas traîner et prendre chaque dossier à bras-le-corps. Certes, je ne suis pas très rompu à la pratique de la parole dans l’espace public, mais on aiguise ses outils au fur et à mesure ; je reste avant tout un homme de dossiers et de projets. C’est ainsi que j’en tire ma légitimité. Je rappellerai simplement que le terreau culturel bordelais est vaste, très vaste, et qu’il faut du temps pour l’embrasser, acquérir la connaissance des personnes. En résumé, j’ai connu une formation accélérée.

Comprenez-vous l’émoi suscité par la campagne d’affichage et le questionnaire dans le cadre du Forum de la culture ?

Vouloir instaurer le dialogue après une série de questions choc, peut-être que cette méthode ne pouvait marcher sans une nécessaire médiation ? Au-delà des polémiques, la vérité, c’est que la condition d’artiste est plurielle ; cette question habite chaque artiste et je peux vous assurer qu’ils en discutent en permanence entre eux. Il n’y a pas une forme d’artiste car c’est tout à la fois un engagement et un statut. Évidemment, nous sommes peinés d’avoir pu blesser, toutefois nous avons reçu également des témoignages d’encouragement.

Au sujet de la méthode, le souhait, aussi légitime soit-il, de consulter les Bordelais et les Bordelaises ne comporte-t-il pas le risque d’ouvrir la boîte de Pandore, de convier les trolls à la fête ? Par ailleurs, ce désir de démocratie participative est-il strictement réservé à la culture ?

Le Forum de la culture constitue la pierre angulaire de cette démarche, toutefois chaque délégation va s’emparer de ce modèle de co-construction. Techniquement, dès le mois de septembre 2021, une nouvelle plateforme va agréger l’ensemble des délégations. Il s’agit ni plus ni moins des feuilles de route que nous voulons « vivantes ». Chaque année, nous comptons nous revoir pour effectuer des évaluations. De nouveaux critères apparaîtront et nous verrons en temps voulu si non seulement ils sont valables, mais surtout réalisables. Plus que tout, nous souhaitons un équilibre fin que ce soit pour la culture comme pour le sport.

Dimitri Boutleux © Thomas Sanson – Ville de Bordeaux

Le Forum est construit en plusieurs étapes, mais le temps ne risque-t-il pas de manquer pour mettre en œuvre les projets qui en naîtront ?

L’objectif est bien d’initier un mouvement, d’instaurer une transition. Bien entendu, il y a des lourdeurs à réorganiser, y compris au sein de l’administration, néanmoins je suis positif. Rapidement, dès 2022, il y aura des fonctionnements différents, des changements seront à l’œuvre. Le dialogue avec le monde culturel est sain, apaisé. Les retours sur le Forum de la culture sont encourageants ; c’est un véritable moment de partage alors que certains artistes peinent à se rencontrer physiquement à Bordeaux. Prenons, au hasard, une problématique : où exposer à Bordeaux ? Voilà un sujet spatial fondamental car tout le monde recherche de l’espace – des ateliers, des galeries, des tiers lieux culturels et artistiques… Il y a là un gros manque à combler. Nous souhaitons des lieux hybrides et les réponses peuvent être rapides. On veut s’asseoir parfois sur le cahier des charges, dont il faut parfois s’affranchir.

Comptez-vous prolonger le système d’aide à la création et donc sa ou ses commissions ?

Les critères sont périmés, aussi faut-il absolument les retravailler. Désormais, la question est : comment cette aide peut-elle fonctionner ? De même, un jury reste-t-il un bon critère ? Plein de projets peuvent insuffler cette réflexion.

Une ville a-t-elle ou non vocation à aider à la structuration professionnelle de son milieu culturel et artistique ?

Oui. L’école des beaux-arts en est un exemple. Dans une ville comme Bordeaux, l’école des beaux-arts et le conservatoire constituent indéniablement le premier étage d’une fusée consacrée à la structuration professionnelle, pour autant, cela reste insuffisant sur le volet formation professionnelle. Le constat est accablant pour tous les diplômés, y compris en architecture, car on doit « réapprendre » à s’intégrer dans la vie professionnelle. Qu’on le veuille ou non, le business demeure tabou. Or, vivre de son art ou de sa pratique, cela s’apprend ! En ce sens, la Ville de Bordeaux peut jouer un rôle via un forum, un salon ou des rencontres dédiées.

En a-t-on fini avec les obsessions du « marqueur culturel » au service de l’attractivité du territoire ?

Pour moi, la culture ne constitue pas un levier d’attractivité. D’ailleurs, Bordeaux n’a jamais su s’emparer de cette transformation contrairement à Nantes et, après tout, ce n’est pas bien grave. Arrêtons de courir après des danseuses. L’essentiel, c’est de se poser les bonnes questions. Qui sont les habitants et les habitantes ? Quelles sont leurs attentes ? Préfère-t-on des propositions de qualité tout au long de l’année ou 3 gros événements concentrés ? La culture, c’est avant toute chose l’émancipation. Que peut bien signifier « le marqueur culturel » au regard de la révolution inouïe produite depuis 30 ans par la conjonction de l’héliotropisme, de l’attractivité de la façade atlantique, du temps libre et, récemment, du télétravail ? Pour nous, l’essentiel c’est que l’écosystème culturel fonctionne le mieux possible. Exposer, se montrer, les premières fois à Bordeaux, voilà ce qui est important. Et n’oublions jamais que, par essence, Bordeaux est une ville patrimoniale. Voici sa force depuis des siècles : un nom et un imaginaire. Or, il faut plus que tout respecter ses racines, partir de la base, bien travailler avec le vivier car c’est lui qui fait la culture et pas nous.

Au titre du programme de M. Hurmic, figure le projet des LAC – lieux d’art et de culture. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le LAC, c’est avant tout une volonté et une nécessité de rééquilibrage avec une attention particulière au sein des quartiers. Nous partons d’un constat simple : à Bordeaux, la majorité des équipements est située rive gauche. Or, il est nécessaire d’effectuer un meilleur maillage du territoire et même rive gauche si l’on prend le cas de Nansouty, singulièrement dépourvu d’équipements culturels. Concrètement, le LAC peut prendre plusieurs formes. Un lieu existant cochant plusieurs cases (polyvalent, hybride) qui sera aussi un lieu de ressources avec de préférence un extérieur, par exemple la salle des fêtes du Grand Parc. Le LAC peut être un lieu associatif. Le LAC peut aussi être un lieu appelé à être « augmenté ». Enfin, le LAC peut être un lieu destiné à une spécialisation dans un domaine, par exemple la photographie, grande absente à Bordeaux.

Au sujet épineux des équipements, que faut-il privilégier : la proximité ou la programmation ?

C’est un tout. Cependant, le temps n’est plus à la réflexion à l’échelle de la ville de Bordeaux, nous fonctionnons désormais à une échelle métropolitaine, la pratique des SMAC2 reflète bien ce mouvement. L’essentiel, c’est qu’une programmation ne soit heureusement pas définitive ! Attardons-nous sur l’exemple de la lecture publique, on peut activer de manière plus intense son déploiement. La bibliothèque a constitué un indéniable moment de sortie durant les confinements successifs, c’est un lieu-ressources à proximité de chez soi et c’est fondamental. Par ailleurs, comment un lieu sportif, une piscine au hasard, peut-il devenir lieu-ressources pour une exposition ? Notre objectif est bien de mettre la culture sur le chemin des gens. Il faut savoir ruser pour disperser de la culture en ville.

La saison culturelle 2021, intitulée « Ressources », a-t-elle été maintenue coûte que coûte ?

Elle était déjà amorcée et des engagements avaient été pris. Aussi ne voulions-nous pas brutalement ou par ego déplacé tout annuler. En revanche, j’ai saisi le dossier pour en modifier son ingénierie. Ainsi avons-nous repéré nombre de sites rive droite car Bordeaux s’en est nourri pendant des décennies, une histoire qu’il ne faut jamais oublier. On parle ici de « tiers paysage » tel le parvis des Archives de Bordeaux Métropole. On a également transformé la manière d’associer les artistes en donnant la priorité aux locaux. L’accent est mis en priorité sur l’espace public, un axe politique fondamental car, à bien y réfléchir, plus que la culture, aujourd’hui les villes, du moins les métropoles, se mènent une guerre sans merci sur les espaces publics. Cette page est dorénavant prête à être réécrite : on a des espaces publics à réintégrer ainsi que leurs usages. Je voudrais surprendre les Bordelais et les Bordelaises à cet endroit.

« Il faut savoir ruser pour disperser de la culture en ville. »

Au titre des chantiers inachevés que vous avez trouvés sur votre bureau : d’une part, le futur du musée d’Aquitaine englobant le centre Jean-Moulin et le musée Goupil ; d’autre part, l’avenir de l’hôtel de Ragueneau convoité par un bailleur pour devenir espace de travail collaboratif ou transformé en halte pour SDF selon le souhait du groupe Bordeaux en Luttes de M. Poutou. Où en est-on ?

Le dossier du musée d’Aquitaine est très ambitieux. Laurent Védrine, son directeur, a remis un rapport scientifique complet, mais le projet est extrêmement lourd car c’est une opération à tiroirs. En effet, il nous faut d’abord un projet de réserves, or c’est un problème criant et récurrent à Bordeaux. Donc, en préambule, constituer un projet de réserves pour vider le musée, puis, enfin, y effectuer les travaux. À terme, nous voulons un musée avec des départements – à l’image du musée du Louvre – que l’on visite régulièrement ; ce qui constituera un atout pour Bordeaux, la métropole et la région Nouvelle-Aquitaine. En ce qui concerne l’hôtel de Ragueneau, nous avons fait le choix de ne pas y abriter le musée de la caricature car notre volonté est de le reconvertir en lieu hybride. Pour l’heure, nous sommes encore à la recherche d’un opérateur. Ce dossier prendra 2 voire 3 ans pour trouver enfin son bon modèle. Néanmoins, notre souci c’est d’offrir rapidement des solutions et des lieux aux gens qui en manquent.

Les années passent, les majorités aussi, mais demeurent les crispations sur la place jugée trop importante de l’Opéra national de Bordeaux face aux structures plus fragiles. Est-ce impossible de dépasser ces tensions ?

Détricoter une légende urbaine requiert patience et pédagogie. En tant que président de l’Opéra national de Bordeaux, je suis très investi, j’y passe beaucoup de temps. C’est un de nos plus beaux services publics. Il faut le rappeler. Il faut le marteler. Nous nous devons d’être là à tous les étages. Si l’on s’en tient, car c’est de notre devoir, à l’ouverture au public scolaire, le but est de faire venir les enfants qui ne sont toujours pas venus. Il faut provoquer les rencontres. On doit se démener pour en faire la promotion et pas forcément hors les murs. Ainsi aurais-je trouvé génial que, l’été dernier, l’exposition « Playground – Le design des sneakers », proposée par le musée des Arts décoratifs et du Design, délocalise une partie du parcours à l’Opéra. Toujours cette idée de trouver des astuces.

Le FAB3 aura-t-il lieu cet automne ?

L’édition 2020, amputée, fut un déchirement. En tant qu’élu, je n’ai, hélas, pu l’appréhender correctement pour me faire une opinion. Il y aura bien une édition 2021. Puis, on verra ce qui se passera.

  1. L’audit des finances de la Ville, réalisé par le cabinet Klopfer, a été rendu public le 8 février 2021. www.bordeaux.fr/p145789/presentation-des-resultats-de-l-audit-financier-de-la-ville-de-bordeaux
  2. Scène de musiques actuelles. La SMAC d’agglomération bordelaise regroupe le Krakatoa (Mérignac), le Rocher de Palmer (Cenon), Rock&Chanson (Talence) et la Rock School Barbey (Bordeaux).
  3. Festival international des arts de Bordeaux Métropole, du 1er au 17 octobre 2021. fab.festivalbordeaux.com

FORUM DE LA CULTURE

Juin 2021
3 journées d’ateliers professionnels, en lien avec les thématiques évoquées lors des débats et issues des différentes étapes de collecte ainsi que des contributions collectives ou individuelles reçues sur forumculture.bordeaux.fr.
Ces journées professionnelles initialement prévues en aval des quatre débats ont été décalées dans le temps pour permettre de les tenir en présentiel si les conditions sanitaires le permettent.

Septembre 2021
Nouvelles journées d’ateliers professionnels organisées sur les thématiques suivantes :
• Éducation artistique et culturelle
• Patrimoines et mémoires

https://debats.bordeaux.fr/pages/forum-de-la-culture