GUILLAUME CHIRON À la Maison de l’Architecture de Poitiers en Nouvelle-Aquitaine, Poitiers, le facétieux collagiste « sort du cadre » et recrée son corpus en le déployant en trois dimensions. Sculpture, installation, design, affiches, ici au service de « Trompe le monde », passionnant dépassement de son univers singulier. 
Propos recueillis par Marc A. Bertin

Trompe le monde

« Je suis allé puiser dans ma collection des collages suffisamment significatifs en matière d’architecture, de paysage ou d’urbanisme. » Telle était la contrainte pour exposer à la Maison de l’Architecture de Poitiers ?

Pas vraiment. Quand j’ai sollicité Frédérique Lacroix, de la Maison de l’Architecture de Poitiers, pour y faire une exposition, elle m’a tout de suite dit que je n’étais pas du tout obligé d’être littéral dans la création de mon exposition. Elle m’a laissé beaucoup de liberté et a été très ouverte à mes propositions. Ça a vraiment été jubilatoire pour moi de pouvoir investir cet espace. J’avais déjà repéré depuis longtemps son volume, sa charpente métallique et un potentiel lieu d’expression très stimulant en plein Poitiers. De plus, je trouvais intéressant de croiser les publics car à part pour l’événement Traversées et l’exposition de Subodh Gupta, la Maison de l’Architecture de Poitiers n’est pas vraiment identifiée comme un lieu d’art contemporain. J’ai tout de suite eu envie de travailler sur les notions d’échelle, de nature, de ville, de scénographie et d’avoir une lecture personnelle de ce que le lieu traite habituellement dans sa programmation.

« J’aime cette idée qu’une chose réalisée simplement chez moi en coupant du papier puisse devenir quelque chose de volumineux ou de monumental. » Le format du collage devenait-il trop frustrant ? 

J’aime manipuler du papier depuis très longtemps et je pense que ce n’est pas près de s’arrêter. En revanche, j’ai une peur panique dès que j’ai la sensation de m’enfermer dans quelque chose de trop étriqué. Même si l’univers dans lequel j’évolue est toujours le même, j’apprécie l’idée de me mettre en danger et d’explorer de nouvelles expériences. Ça fait longtemps que je voulais sortir un peu du cadre. D’ailleurs, depuis quelque temps, j’avais commencé à envisager le mur d’exposition de manière différente que par le simple fait d’y accrocher plusieurs pièces. J’avais commencé par créer une tapisserie, un wall-painting, une installation de diapositives, du ready made, etc. Et, finalement, réussir à glisser de la cimaise pour que mon travail de collage résonne en volume.

« Trompe le Monde », ce sont des œuvres inédites, mais aussi des techniques croisant sculpture, architecture, installation. Une façon de se réinventer ?

Une façon de garder du plaisir et de ne pas s’installer dans une petite routine. J’ai essayé de prolonger mon travail en imaginant que mes collages papier étaient le point de départ d’une forme que j’aimerais travailler en 3D. J’ai commencé par remplir des carnets de croquis en reprenant le mécanisme de chacun de mes collages. Comment ceux-ci pouvaient-ils se matérialiser avec d’autres matériaux tout en conservant l’idée de départ ? De ces recherches, j’ai pour l’instant donné naissance à 6 installations et ne compte pas m’arrêter là. Tous ces collages réalisés depuis de nombreuses années sont une mine pour moi et une motivation afin de poursuivre mon travail.

Ce titre d’exposition est-il réellement un clin d’œil au 4e album des Pixies ?

Oui, ce titre m’a toujours interpellé depuis le jour où une amie m’a prêté ma première K7 audio des Pixies. Ça devait être au lycée, et, sur la face B, il devait y avoir Goo de Sonic Youth, Crooked Rain de Pavement ou encore Alien Lanes de Guided by Voices. Tout cela résonne en moi, car c’est à cette époque que tout a commencé et que j’ai eu mes premiers grands chocs esthétiques. Les concerts, les fanzines, les pochettes de disques et la découverte par extension de l’art et des premières expositions. J’aime beaucoup faire des clins d’œil à la musique, la publicité ou encore au cinéma et opérer par glissements. J’ai longtemps cherché un titre. Trompe le monde s’est imposé naturellement.

Le jeu sur les échelles était-il une envie ou une opportunité liée au lieu ?

Le jeu sur les échelles est quelque chose que l’on retrouve depuis l’origine de la pratique du collage et qui est naturellement assez présent dans mon travail. On peut y voir un lien avec le cinéma d’horreur, science-fiction ou encore fantastique des années 1950 à 1970. Pour être plus précis, les films de Jack Arnold, Nathan Juran, George Pal ou Rod Serling m’ont marqué. Je me rappelle notamment avoir vu la bande-annonce de Tarantula qui passait à La dernière séance sur le poste télé familial. Ce court extrait, vu furtivement, m’a marqué et a éveillé chez moi tout un imaginaire. C’est l’histoire, l’affiche mais surtout les trucages cheap qui m’ont donné envie de pratiquer ces transformations à mon tour. Finalement, la Maison de l’Architecture est rapidement devenue le terrain de jeu idéal pour réaliser ces projets. C’est pour cela que lors de ma résidence aux Usines, j’ai commencé par construire une réglette géante d’archéologue (outil de mesure permettant de donner l’échelle d’un artefact). Je me suis dit que ça pouvait être intéressant de construire le maître étalon de l’exposition. Une réglette de 5 m qui deviendrait un objet design, une sculpture, un banc mais surtout toujours un outil de mesure qui bascule le visiteur dans une autre dimension. Je l’ai appelée « L’homme qui rétrécit ».

« J’aime beaucoup faire des clins d’œil à la musique, la publicité ou encore au cinéma et opérer par glissements. »

Le clou du spectacle, c’est la version 3D grandeur nature du mythique « Citetisor ». Souhaitiez-vous aller au bout du délire et pouvoir jouer In-A-Gadda-Da-Vida dessus ?

Ah ah ah ah ! Oui, j’aimerais, forcément. Mon idéal serait de pouvoir faire jouer des organistes professionnels directement dans l’exposition mais aussi des musiciens que j’apprécie. Charlie O., Émile Sornin de Forever Pavot ou encore Stéphane Laporte alias Domotic. S’il était encore vivant, le rêve ça aurait été de faire jouer Christophe…

Que ressentez-vous à l’idée d’exposer dans la ville où vous êtes enseignant dans une école d’art ? Les miquettes face au regard des élèves ?
Forcément c’est très spécial d’exposer dans sa ville. Les gens vous connaissent et vous attendent et ça fait une pression de plus. Concernant l’École de Design de Nouvelle- Aquitaine, où j’enseigne en ce moment, ça me

fait plaisir de donner la possibilité aux étudiants de partager mon univers. Leur laisser découvrir que ce dont je leur parle à longueur de journée m’anime comme à leur âge. Je me rappelle avoir été dans la même situation quand j’étais étudiant à l’ESI de Poitiers. J’avais aimé participer au montage d’une exposition de Bruno Peinado. Aujourd’hui, c’est moi qui ai proposé à 2 étudiants de l’École de Design de venir participer au montage pendant une semaine et découvrir l’envers du décor.

Que vous a apporté la résidence aux Usines de Ligugé ?

L’occasion de faire des rencontres et de réaliser des projets que je n’aurais pu faire seul. J’y ai notamment croisé Julien Rat et Simon Macias, qui travaillent au Fablab. Ils sont tous les deux spécialistes dans des domaines différents. Le premier m’a permis de programmer l’analyse spectrale de mon fameux orgue et de faire s’illuminer un bâtiment et le deuxième a réalisé des prouesses avec la fraiseuse numérique et la découpe laser. À partir de mes croquis, j’ai travaillé avec eux pour voir ce qui était réalisable. Dans ma pratique, l’aspect technique ou technologique n’est pas vraiment ce qu’on voit en premier. J’ai le sentiment que nos univers, à première vue, un peu éloignés se sont rencontrés et ont trouvé des points de raccordement très stimulants : détourner la fraiseuse numérique pour graver un disque vinyle, programmer un orgue pour le transformer en sculpture lumineuse ou encore réaliser une sphère en bois pour en faire une assise. Plus largement, j’ai également travaillé avec Stephan Hamach, un tapissier à Poitiers, qui m’a aidé à réaliser une sculpture fauteuil. Cette résidence m’aura permis de multiplier les rencontres et d’associer des compétences autour de mes recherches. Se déplacer de chez soi, de son atelier, c’est toujours bénéfique. Prendre le temps de changer ses habitudes et faire progresser sa démarche en s’investissant dans un nouveau lieu, c’est très enrichissant.

Prochaine étape, le Confort Moderne, afin de boucler la boucle ?

J’y ai passé tellement de temps et y ai tellement appris, fait tellement de rencontres fondatrices. J’y ai été spectateur, visiteur, stagiaire, musicien, médiateur, curateur, commissaire.

Au fait, Lev Koulechov a-t-il vu l’exposition ?

Ah ah ah ah ! Au vernissage, j’ai surtout vu tout Poitiers, et ça fait chaud au cœur !

« Trompe le monde »Guillaume Chiron, jusqu’au vendredi 13 mai
Maison de l’Architecture de Poitiers en Nouvelle-Aquitaine, Poitiers (86) 
ma-poitiers.fr

Rencontres avec l’artiste
Samedi 19 mars, 15h Jeudi 14 avril, 18h30 Samedi 7 mai, 15h

Archi-goûters (sur réservation) Mercredi 20 avril, 14h30
Mercredi 27 avril, 14h30