OKSANA KUCHERUK

Le 22 octobre, l’étoile russo-ukrainienne du Ballet de l’Opéra National de Bordeaux, 42 ans, tire sa révérence au Grand-Théâtre dans le programme néo-classique Peck/Robbins. Formée à l’école nationale de danse de Kiev, elle intègre le Ballet Mikhailovsky de Saint-Pétersbourg (1996-2005) avant d’être engagée au Ballet de Bordeaux en 2005 et nommée étoile en 2006 dans Casse-Noisette. Elle aura marqué la compagnie par son professionnalisme, son amour quasi exclusif pour la danse et un tempérament de feu. Revue de détails avec ceux qui ont travaillé avec elle au quotidien.

ÉRIC QUILLERÉ,
directeur de la danse à l’Opéra National de Bordeaux
« J’étais maître de ballet quand Oksana a intégré la compagnie. C’était exceptionnel d’avoir quelqu’un d’une telle stature ! J’avais l’impression que c’était presque trop beau pour être vrai. C’est une danseuse intelligente et curieuse ; elle veut tout comprendre et tout apprendre. La regarder travailler, c’est une leçon d’abnégation pour le métier qu’elle aime par-dessus tout.
On se souvient d’elle partout où elle est passée. De son caractère bien trempé aussi ! Elle est extrêmement exigeante envers elle-même. Et elle l’impose aux autres. Forcément, ça crée des tensions ! [Sourires] Elle oublie parfois que tout le monde n’est pas prêt à autant de sacrifices ! Elle est à la recherche permanente de la perfection. Pour elle, un spectacle qui n’est pas parfait est un spectacle raté. C’est difficile de lui faire admettre qu’il peut être magnifique malgré tout parce qu’il y aura eu de l’émotion et d’autres choses. Mais cette exigence a tiré la compagnie vers le haut. Elle fut un atout majeur pour le Ballet de Bordeaux.
Elle est aussi capable de générosité ! En tournée en Chine en 2012 avec Casse-Noisette, rien ne fonctionnait. Elle est venue me voir : “Ne t’occupe pas de moi. Je serai là ce soir, prête. Par contre, le ballet a besoin d’être en place, prends du temps pour lui.” Ça, c’est incroyable, surtout quand on sait à quel point elle attache de l’importance à la lumière, l’espace, la musique, tout ce qui participe à la réussite du spectacle !
J’ai une profonde admiration et affection pour Oksana, avec ses bons et ses mauvais côtés : sa façon de râler et de rire ; sa façon de gérer sa répétition, de parler aux autres, qui peut être insupportable ou géniale ; c’est toute la vie qu’à elle seule elle met dans la compagnie qui va me manquer. »

IGOR YEBRA,
étoile du Ballet de Bordeaux, ex-partenaire, actuel directeur artistique du Ballet national d’Uruguay et époux d’Oksana

« Ses parents ont fait de la danse à un niveau incroyable. Ça l’a beaucoup marquée. En arrivant à Bordeaux, elle a parfois voulu imposer sa façon de danser. Mais elle adore l’école française et a su apprendre ce style. Et elle est parfois plus française que les Français ! Moi, j’étais plus à rechercher la liberté dans l’expression. On s’est apporté des choses l’un l’autre. Même si cela pouvait aussi créer des moments compliqués en répétition [Rires] ! Mais quand tu danses beaucoup avec un partenaire, il y a une compréhension et une entraide. Pour nous, c’était encore plus facile parce qu’on était ensemble même à la maison !
On a passé beaucoup de temps à répéter seuls le week-end et pendant les vacances. Un mois après la naissance de notre fille en 2015, Oksana a recommencé à s’entraîner : à tour de rôle on exécutait un exercice puis on prenait le bébé pour que l’autre puisse le faire. Tu fais ça quand tu aimes ton métier. Oksana a un tel respect pour la danse et le public ! Dans une compagnie, de tels éléments te rendent plus grand. Bordeaux perd une danseuse magnifique. Elle sera difficile à remplacer. »

ROMAN MIKHALEV,
étoile du Ballet de Bordeaux, ex-partenaire d’Oksana au Ballet Mikhailovsky de Saint-Pétersbourg

« En 1998-99, au Mikhailovsky, on a décidé de constituer un couple afin de faire les grands concours. La maman d’Oksana nous y préparait. On a fait notamment Maïa Plissetskaïa en 1999 (elle, 2e prix ; moi, 3e), Budapest en 2000 (1er prix) et Moscou en 2001 (elle, 1er prix ; moi, 2e). Nous étions aussi invités dans de grandes compagnies. On a dansé presque tous les grands rôles du répertoire. Charles Jude, alors directeur du Ballet de Bordeaux, nous a vus dans un gala au Japon et nous a recrutés à Bordeaux en 2005 où Oksana a ensuite dansé avec Igor Yebra.
On a grandi et évolué ensemble durant presque dix ans. Au début, ce n’était pas toujours facile, elle pouvait exploser en répétition ! Mais avec l’expérience, j’ai su gérer. Et ce furent de belles années dans notre apprentissage, qui ont fait de nous des professionnels. Je la connaissais par coeur. Pour les pas de deux, c’est très important. Quand tu travailles tout le temps avec la même personne, pendant des années, ça te donne une sécurité dans la danse. C’est une danseuse que je respecte beaucoup et pour qui j’ai une grande amitié. »

OLEG ROGACHEV, Premier danseur au Ballet de Bordeaux, partenaire depuis 2016
« Oksana est une travailleuse infatigable. En studio, on répète chaque pas ; on cherche le meilleur placement, etc. Ensuite, sur scène, je sais qu’il n’y aura pas de mauvaises surprises, ce qui est confortable pour le partenaire. J’ai beaucoup appris sur l’intelligence du travail. »

MARTINE GEVAERT,
kiné du Ballet depuis 1990

« Elle a une condition physique extraordinaire ; une endurance et une force ! Une volonté aussi ! Quand on voit ce qu’elle fait encore, c’est inouï. Elle pourrait continuer à danser, mais elle veut finir en beauté. Elle n’aime pas l’échec. Elle ne prendra pas le risque de faire quelque chose si elle sait
qu’elle n’y arrive pas. Elle est entière. Perfectionniste et sensible.
Aujourd’hui, avec la naissance de sa fille, elle arrive à relativiser un peu plus. À être moins déçue quand elle juge un spectacle raté.
C’est un exemple. Je dis souvent aux jeunes de lui demander des conseils car elle est attentive aux autres. Elle a du caractère, mais elle n’est pas prétentieuse. Malgré parfois des souffrances, elle arrive à gérer, à enchaîner les répétitions et la succession des spectacles. Elle sait anticiper. Durant les vacances, elle continue à faire sa barre. C’est presque comme une religion qu’elle a besoin de pratiquer. Ce qui la rassure aussi certainement.
Elle a un amour de la danse hors norme. Elle est envahie par ses rôles. Son plaisir de se mouvoir sur scène donne envie d’être partagé.
Je l’ai adorée dans Chopin n°1 avec Igor. »

MARC-EMMANUEL ZANOLI,
danseur

« Oksana, c’est la référence. Une personnalité et une artiste. Quand elle entre en scène, tu es obligé de la voir. Je me rappelle une répétition de Coppélia impressionnante, une variation avec un fouetté arabesque sur pointes qu’elle finit dans un équilibre parfait ! Personne n’aurait pu l’en déloger ! Et avec des lignes magnifiques !
Elle a cette intelligence, ce regard sur ce qu’est la danse et le travail, ce qui est bon pour un artiste. Elle est dure, mais c’est ce qui nous pousse à être à son niveau, ou du moins, à tendre vers ses valeurs artistiques.
Elle est sublime dans du Balanchine, magnifique dans Le Lac ou Giselle, mutine à souhait dans Coppélia. Elle peut être brillante et chaleureuse dans un Don Quichotte, mais elle a toujours cette distance un peu royale, cette froideur qui hypnotise sur scène qui fait qu’on ne va pas aller lui taper sur l’épaule !
Et pourtant, elle est aussi très drôle dans la vie ! On le voit dans Le Concert de Robbins où elle est géniale ! J’ai du respect pour elle.
Elle observe beaucoup. Et elle n’hésite pas, quand elle voit la sincérité du travail, à apporter son aide. Même si elle ne prend pas de gants ! Mais elle n’est pas là pour humilier parce que sinon, elle n’aurait même pas fait
un pas vers toi ! Artistiquement, elle est dans le don. Elle a cette volonté d’être au meilleur pour elle-même, les collègues et le public.
Elle ne souffre pas l’approximation. C’est la gardienne du temple. »

Sandrine Chatelier

Deux Américains à Bordeaux : Paz de la Jolla,
chorégraphie de Justin Peck,
et In the Night et Le Concert (ou les malheurs
de chacun)
chorégraphie de Jerome Robbins,
du mercredi 14 au jeudi 22 octobre, 20h,
sauf dimanche 18/10, 15h, relâche samedi 17/10,
Ballet national de Bordeaux ;
adieux d’Oksana Kucheruk le 22/10,
Grand-Théâtre, Bordeaux (33).
opera-bordeaux.com