YOANN BOURGEOIS.

Pendant que sa pièce culte, Celui qui tombe, tourne encore et toujours, l’artiste de cirque présente sa nouvelle création à Tulle. Le solo d’un discours empêché, où le burlesque et l’accident prennent le pas sur les mots.

Propos recueillis par Stéphanie Pichon

Les Paroles impossibles constitue une nouvelle pierre à l’édifice d’une longue recherche Tentatives d’approches d’un point de suspension. Qu’est-ce qu’elle y ajoute ?

Plusieurs choses. D’une part, jusqu’à présent, je m’étais intéressé à la suspension en termes de jeu des forces physiques, soit une absence de poids. Pour Paroles impossibles, la suspension se situera sur un autre plan, celui de la parole et du langage. D’autre part, j’avais envie d’écrire un manifeste qui énonce pourquoi la suspension est, depuis si longtemps, un motif existentiel pour moi. Plus j’ai avancé dans ce désir d’écriture, plus cela a pris une forme poétique, puis celle d’un spectacle. Enfin, ces dernières années, j’ai été appelé à beaucoup écrire pour d’autres, parfois dans d’autres domaines – un clip, le cinéma, la mode. J’ai aussi travaillé avec de très gros ensembles comme actuellement avec le Nederlands Dans Theater. J’avais envie de m’éprouver à nouveau personnellement sur scène, faire un solo où c’est moi qui suis en jeu.

Yoann Bourgeois©Géraldine Aresteanu

Vous vous retrouvez seul, devant un micro, à tenter d’émettre un discours. Pourquoi les mots ne sortent-ils pas ?

Les mots ne sortent pas ou alors sortent mal. Il y a comme une incapacité à formuler les choses… À un moment donné, on fait des spectacles, parce qu’on ne peut pas s’exprimer autrement, c’est une manière de dealer avec cette sorte d’incapacité ou de dégoût pour le discours communicationnel. Trop souvent on mélange l’art et la communication. J’ai souvent droit à une question récurrente : « Qu’est-ce que vous avez voulu dire… » Et moi, je ne crois pas du tout qu’une œuvre fonctionne comme un discours.

Tout autour de vous, il y a un décor et de multiples accidents qui surviennent – chutes d’objets, décor branlant. Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans le déséquilibre, le raté, l’empêché ?

Je situe l’action dans un théâtre, une sorte de théâtre dans le théâtre. Quelque part ce sont des lieux qui ne tiennent plus très bien. Ce spectacle est une suite d’échecs, de ratages, de catastrophes qui contaminent l’ensemble de l’espace. Cela traduit ma sensation d’une certaine obsolescence du théâtre, en tant que lieu et institution. Avec l’accident ce qui est très beau, c’est que rien n’est arbitraire, tout est nécessaire. C’est un phénomène qui se déploie, sans libre arbitre. Quelque chose se produit et cela dégage une sorte de vérité, une forme d’éloquence. Dans Paroles impossibles, le discours n’arrivera jamais à se produire, car il est tout sauf clair. Mais quelque chose d’encore plus fort se passe. C’est ça qui m’intéresse. Quelque chose parle alors même que le sujet n’arrive pas à parler.

Y a-t-il une part de burlesque plus assumée que dans d’autres de vos pièces ?

Oui, on l’a pensée comme un spectacle assez burlesque et léger. J’espère que les gens vont rire. Par ailleurs, je pense que rien n’est plus drôle que le malheur. Pour moi, gravité et légèreté sont toujours allées de pair. De la même manière que la suspension du trampoline n’existerait pas s’il n’y avait pas une chute. C’est le premier solo que j’écris. C’est un spectacle très important personnellement, mais j’aimerais bien qu’il reste sans prétention.

Pendant ce temps Celui qui tombe tourne toujours, notammentà Pau. Quelle épaisseur prend-il six ans après sa création ? Comment expliquez-vous que ce plateau tournant, instable, soit encore un choc pour les spectateurs ?

Je suis content qu’il tourne encore, à côté de mes autres projets. C’est un peu le spectacle zéro pour moi, celui qui m’a permis de dire ce que serait mon champ d’investigation, soit appliquer à un plateau différents phénomènes physiques, et voir comment mon humanité s’adapte. J’ai l’impression que ce spectacle rencontre aujourd’hui une empathie particulière pour cette petite humanité qui essaye de tenir debout, qui donne à voir des interactions multiples avec son environnement. Aujourd’hui, les questions environnementales ont pris plus de place. Le contexte offre un regard neuf sur cette pièce qui, par ailleurs, n’affiche aucun élément spatio-temporel déterminé.

« Étant dans une démarche de processus, je suis heureux qu’on puisse embrasser d’un même regard plusieurs pièces. Cela donne à voir l’avancée d’une œuvre. »

Une pièce durable en quelque sorte ?

Oui, comme beaucoup de mes pièces. Fugue/Trampoline est encore bien plus vieux et continue aussi à tourner. Étant dans une démarche de processus, je suis heureux qu’on puisse embrasser d’un même regard plusieurs pièces. Cela donne à voir l’avancée d’une œuvre.

copyright: Geraldine Aresteanu

En mai 2021, vous serez associé à Danse en mai, manifestation programmée par la scène nationale L’Empreinte. Que cela signifie-t-il ?

Ils me donnent un peu carte blanche et m’offrent une sorte de panorama autour de mes différents dispositifs, présentés dans les lieux de mon choix. C’est un programme in situ.


Les Paroles impossibles, conception et mise en scène de Yoann Bourgeois, jeudi 5 novembre, 20h30, L’Empreinte – scène nationale Brive-Tulle, Tulle (19).
www.sn-lempreinte.fr

Celui qui tombe, conception, mise en scène et scénographie de Yoann Bourgeois, du mardi 10 au mercredi 11 novembre, 20h30, Zénith de Pau, Pau (64).
www.espacespluriels.fr