RENCONTRES DE CHAMINADOUR

L’événement littéraire de Guéret reçoit l’écrivaine Geneviève Brisac pour creuser encore et encore l’écriture, la vie et l’oeuvre de Virginia Woolf. Celle qui lui a déjà consacré des émissions de radio et un ouvrage avec Agnès Desarthe1 a accepté l’invitation à ces trois jours de rencontres et discussions. Écrivains, universitaires et amoureux de la grande écrivaine anglaise veilleront à faire tomber les clichés et lever tous les voiles sur les aspects multiples de son oeuvre.

Propos recueillis par Stéphanie Pichon

Qu’est-ce qui relie l’écrivaine Geneviève Brisac à l’écrivaine Virginia Woolf ? 

Un très ancien compagnonnage. J’ai rapidement eu le sentiment que les femmes qui écrivent avaient besoin du renfort de leurs aînées pour avoir confiance en elles et trouver leurs propres forces. En ce sens, Virginia Woolf est exemplaire : en s’intéressant à l’édition, en se préoccupant de ce qui se passerait dans les générations suivantes, elle a toujours eu une démarche de pionnière féministe, estimant qu’il était grand temps que les femmes s’emparent des arts et de la littérature. Le deuxième point qui me relie à elle, c’est la question de la fragilité. Son journal a toujours été un point d’appui. Ma fragilité rencontrait sa fragilité. Découvrir, jeune femme, qu’elle avait eu des problèmes d’anorexie, des pics de dépression, m’a donné du courage pour surmonter les miens. Souvent, on a l’impression que son oeuvre s’inscrit dans quelque chose de dépressif. Pour moi c’est tout à fait le contraire. C’est la force de sa pensée que je trouve encourageante, car multiple – elle a été essayiste, éditrice, traductrice, lectrice et écrivaine. Je pense que c’est un génie !

Que reste-t-il à découvrir de son oeuvre en 2020 ? En d’autres termes : « Pourquoi Virginia Woolf ? » pour reprendre le titre de votre première intervention aux Rencontres ?

Parce qu’aujourd’hui encore, il y a une oeuvre à légitimer. Elle l’est, et elle ne l’est pas tout à fait. Paradoxalement, tout le monde aime beaucoup Virginia Woolf, mais on ne la lit pas vraiment. Et il y a toujours un « mais ». Quand j’ai commencé à faire ma série d’émissions sur France Culture, c’était avant tout pour défaire des clichés : ceux de la dépressive, de la toute pâle. Après à la parution de notre livre avec Agnès Desarthe, nous donnions beaucoup de conférences. Et il y avait toujours quelqu’un qui, à la fin, se levait pour dire : « Oui certes, Virginia Woolf, mais elle était bourgeoise, mais elle était ceci… Vous feriez mieux de parler de James Joyce ! »

Une table ronde s’intitule « Virginia Woolf du côté des femmes… ». De quelle manière l’est-elle aujourd’hui ?

Il faut la lire pour mesurer à quel point elle est actuelle. Elle poussait à oser être soi-même, quel qu’en soit le prix. Virginia Woolf s’est aussi engagée pour le droit des femmes, elle s’est impliquée dans la lutte pour le vote, contre la guerre. Dans Trois guinées, il y a une manière de contester la façon de penser les stéréotypes du patriarcat. Elle définit aussi le rôle et l’engagement des femmes, comme des outsiders. Si elles se placent du côté du pouvoir, elles sont obligées de se conformer aux stéréotypes masculins. En revanche, si elles veulent jouer leur rôle, alors elles doivent être des outsiders, être comme elles sont, dans leur diversité. 

Vous avez imaginé une lecture d’Une société, avec Anne Alvaro, Agnès Desarthe, et vous-même. Pourquoi le choix de cette nouvelle ?

Parce qu’elle est peu connue et particulièrement drôle. Je voulais aussi montrer à quel point Virginia Woolf est insolente et n’a pas de limite.

Un temps est consacré à Virginia Woolf, l’éditrice artisanale. Vous avez été vous-même éditrice. Qu’a-t-elle à nous léguer aujourd’hui ?

La première chose c’est sa conception matérialiste de l’édition et l’écriture. Elle se dit simplement : si je veux publier ce que je veux, quand je veux, sans dépendre des autres, il est nécessaire d’avoir une autonomie de production. Ce fut le début de la maison d’édition avec Leonard Woolf, son mari. Cela leur a permis de publier des gens qu’ils aiment : Mansfield, Freud, eux-mêmes. Vanessa, sa soeur, dessinait les couvertures. Ce sont de très beaux objets. Quand j’ai fait de l’édition pour enfants, chez Gallimard et à L’école des loisirs, c’était moins artisanal que ça. Mais j’aimais le rapport entre les images et les textes, et le fait d’être à l’abri de l’Académie. Quand on publie des livres pour enfants, il n’y a pas la pression du prix Goncourt ! J’avais une vraie liberté. C’est peut-être ça, ce qui me relie à Virginia Woolf, ce goût de la liberté sauvage, plus fort que tout. 

Comment avez-vous pensé ces Rencontres ?

Ça s’est fait avec Hugues Bachelot et Isabelle Delatouche, de manière harmonieuse. J’ai mis en avant les sujets qui m’intéressaient le plus : la traduction, la question de l’amitié, la relation avec les autres, cette façon d’écrire très impressionniste. Il était aussi important pour moi que ces Rencontres soient consacrées à une femme, car, depuis quinze ans qu’elles existent, on y a vu surtout passer de grands écrivains hommes.

Que (re)lisez-vous de Virginia Woolf ?

Le Journal, et encore le Journal ! Et puis Moments of Being. Là, je m’apprête à prendre le train, et je vais emporter La Promenade au phare, que je n’ai pas lu depuis longtemps. 

1. La Double Vie de Virginia Woolf, Agnès Desarthe, Geneviève Brisac, Éditions de l’Olivier, (2004), Points (2008).

Les 15e Rencontres de Chaminadour – Geneviève Brisac sur les grands chemins de Virginia Woolf,
du jeudi 17 au dimanche 20 septembre,
Guéret, Creuse (23).
www.chaminadour.com