YOSHIHARU TSUGE

Deux ans après Osamu Tezuka, le FIBD présente une exposition majeure autour d’un autre génie de la BD nippone, considéré comme le père du manga d’auteur. Un événement exceptionnel tant l’homme, à 80 ans passés, se montre toujours aussi mutique, n’aspirant, comme il l’a fait toute sa vie, qu’à rester discret, si ce n’est invisible.

Mis à part L’Homme sans talent, et quelques parutions sporadiques notamment dans la revue Raw d’Art Spiegelman, Tsuge reste un artiste largement méconnu hors de l’archipel japonais. Maître du manga alternatif, à qui l’on doit des oeuvres curieuses, déstabilisantes mais aussi des essais, des carnets de voyage, d’illustrations, son oeuvre a fait l’objet d’adaptations TV et cinéma. 

Originaire de Chiba, une région balnéaire qui inspirera nombre de ses récits, Tsuge a souffert d’une enfance difficile. Il perd son père très jeune, fugue pour échapper à un beau-père violent, connaît la précarité des petits boulots et une vraie difficulté à s’adapter à la vie en société. Marqué comme tous les apprentis dessinateurs par Osamu Tezuka après-guerre, il se glisse dans le manga par les librairies de prêt en 1954, un circuit parallèle permettant aux enfants de lire, par un système de location et pour un coût modique, des bandes dessinées. 

Dans cette école informelle qui sème les graines du gekiga (un manga plus sombre et réaliste), il produit des histoires de genre, de la science-fiction, du mystère, de la romance mais le rythme intense de publication lui convient mal d’autant que le marché s’effondre laissant Tsuge sur le carreau. 

Déjà en proie à de graves tourments intérieurs (il tente de se suicider en 1962), Tsuge s’installe à l’ouest de Tokyo, à Chōfu en 1966, année où il rejoint le studio du créateur du populaire Kitaro, Shigeru Mizuki, pour des raisons plus alimentaires que par affinités artistiques. Tsuge aspire à mieux, mais que sait-il faire d’autre ? Par chance, la revue d’avant-garde Garō, qui vient de se monter, passe une annonce pour le contacter. Confidentiel au départ, le support devient rapidement prisé dans les milieux étudiants et intellectuels ; Tsuge trouve là enfin le cadre idéal pour produire des histoires qui sortent des contraintes du divertissement du manga pour enfants ou adolescents qui l’ennuie. 

Si des auteurs comme Sanpei Shiratō ou Yoshihiro Tatsumi s’ancrent dans une certaine revendication sociale en écho à la contestation étudiante, Tsuge, déjà en porte-à-faux, se montre étranger aux bruits du monde. Il cultive un désengagement et se plaît dans l’isolement, bien trop occupé à trouver un équilibre dans sa vie personnelle. Puisant dans la matière première de ses rêves, il couche son anxiété et ses doutes sur le papier inaugurant une fibre expérimentale jamais vue. Tsuge casse les codes narratifs habituels et appréhende le récit hors de toute logique causale, refusant même de se soumettre à l’idée d’y apporter toujours une conclusion. 

Ses histoires commencent à être décortiquées et donnent naissance à la critique manga avec Mangashugi en mars 1967 qui tente pour la première fois de percer les secrets de cette oeuvre fuyante. La sortie d’un hors-série de Garō, qui lui est consacré, marque le début d’un retournement du lectorat et la fin de l’indifférence. Une histoire vient notamment concentrer toute la radicalité de Tsuge : La Vis (Nejishiki). Brisant toutes les règles, ce projet suit les errements d’un garçon hagard marchant sur la grève d’une plage alors que la veine de son bras gauche sectionnée le pousse à chercher un médecin dans un village. Prétexte à une suite de tableaux absurdes et étranges, l’histoire hermétique aux relents cauchemardesques, parue en juin 1968, fait date, cultivant un érotisme morbide que l’on retrouve dans plusieurs de ses autres mangas comme le perturbant Souvenir d’été. 

Malgré son aura, Tsuge collabore en pointillé pour Garō et ne produit que quand l’argent vient à manquer. Son caractère et son instabilité chronique le poussent à s’échapper dès qu’il le peut des contraintes sociales pour se réfugier dans les recoins isolés privilégiant un Japon austère et rude loin des zones touristiques. Nuages noirs, pluies violentes, milans menaçants du bord de mer ou sentiers montagneux hors du temps forment la toile de fond de nombreuses de ses histoires empreintes d’une japonité préservée de l’Occident et du consumérisme. Ces fuites répétées nourrissent ses mangas où des individus solitaires en quête de sources thermales en déshérence ou d’auberges décaties croisent le temps d’une journée ou d’une nuit des vieux ermites abandonnés, des filles faciles, des marginaux, des parasites pouilleux passant leur temps à dormir. 

De plus en plus insaisissable, Tsuge consent à signer une dernière oeuvre pour Comic Baku dans les années 1980 L’Homme sans talent : l’histoire d’un père de famille vaguement mangaka tentant de monter un commerce de cailloux et qui échoue lamentablement dans tout ce qu’il entreprend au grand désespoir de sa femme et de son fils. 

Marié et père de famille, Tsuge ne fait pourtant pas dans l’autobiographie pure. Ce pionnier de la BD du moi, qui applique au manga le récit à la première personne comme ont pu le faire les écrivains Osamu Dazai ou Chōtarō Kawasaki dans leurs romans, préfère exsuder l’étrange dans la banalité de son quotidien en piochant librement à travers sa mémoire pour raconter l’histoire de cet homme qui n’aspire à rien d’autre que d’être là à ne rien faire. 

Ce chef-d’oeuvre hanté par l’échec sera son chant du cygne. Aspirant à se diluer dans le décor comme ses personnages, Tsuge accède à cette dignité et à cette forme de détachement impérieux vis-à-vis de la société et de ses contraintes. Depuis 30 ans, le maître a posé plumes et pinceaux. Réconcilié peut-être, enfin, avec lui-même.

Nicolas Trespallé

À voir
« Yoshiharu Tsuge. Être sans exister »,

du jeudi 30 janvier au dimanche 15 mars,
Musée d’Angoulême, salle temporaire, Angoulême (16).
maam.angouleme.fr

À lire
L’Homme sans talent, Atrabile
Les Fleurs rouges, Cornélius
La Vis, Cornélius

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