FLOC’H

L’illustrateur mondialement reconnu est l’invité prestigieux et inattendu des Rencontres Chaland. Couplée à une exposition, sa venue marque un événement exceptionnel tant le maître répugne habituellement à l’exercice de la célébration et de l’hommage, encore plus lorsqu’il s’agit de lui-même.

Propos recueillis par Nicolas Trespallé

Cela fait des années qu’Isabelle Chaland tente de vous inviter à Nérac. Vous qui détestez perdre du temps à fouiller dans vos cartons,
qu’est-ce qui vous a enfin décidé à accepter ?

Je me le demande bien. Ce sont des choses que je n’aime pas faire. J’aime vivre moi ! Je considère mon oeuvre comme un épiphénomène de ma vie. Mon temps, encore plus maintenant que j’ai mon âge, je veux le contrôler, le mettre à profit pour apprendre des choses. Quand vous répondez à toutes ces sollicitations – à savoir, faire des expositions, des signatures – c’est, à mon sens, de la pure perte. Cela fait peut-être plaisir à mes lecteurs, sauf qu’à mes yeux le lectorat n’existe pas. Si je fais des livres, c’est d’abord pour me débarrasser d’une idée. Cela m’est indispensable pour avoir la paix. Tout le reste m’est complètement égal, même et surtout la postérité. Isabelle Chaland me demandait depuis longtemps d’être l’invité des Rencontres Chaland, je refusais toujours. Quand j’ai quitté Paris pour Biarritz, il y a deux ans, je lui ai suggéré de retenter à nouveau, en lui laissant penser qu’avec la proximité peut-être qu’elle aurait plus de succès. Elle n’a pas manqué de le faire et je me suis senti le devoir d’accepter.

Vous avez été pris à votre propre piège…
Ce n’est pas parce que vous avez de l’estime pour quelqu’un que vous devez absolument rendre des hommages. Dans ma relation à Chaland, je ne ressens pas le besoin de faire ce type de manifestation. La première raison pour laquelle je ne veux pas faire ces choses-là, c’est que cela demande un travail considérable. Faire une exposition de dessins, c’est aller dans les cartons, remplir des feuilles pour les assurances… C’est le genre de choses qui vous font vous maudire d’avoir dit oui.

Peut-on revenir sur votre première rencontre avec Chaland ? Comment avez-vous fait sa connaissance ? Quelles ont été alors vos premières impressions ?
Je ne me souviens pas de notre première rencontre. Ce que je peux vous dire, c’est que l’idée de l’affiche que j’ai réalisée pour ces Rencontres m’est venue très vite. Quand j’ai donné le dessin à Isabelle, elle m’a dit qu’elle avait retrouvé un dessin que j’avais envoyé à Chaland vers 1975 / 77 où mon personnage du moment, sans doute George Croft, serrait la main de Bob Fish. En dessous du dessin, j’avais écrit : « Il est temps maintenant que nous nous rencontrions. » C’est assez drôle, dans ce grand espace temporel, de voir la même idée rejaillir.

Dans une interview, Jean-Pierre Dionnet parle de lui comme d’un sphinx, c’était aussi votre sentiment ?
Certainement. Mais, si d’aucuns se questionnent devant un sphinx, d’autres, comme moi, ne s’interrogent absolument pas et laissent les personnes être ce qu’elles sont. Quand je rencontre quelqu’un, je ne me dis jamais que cet individu va devenir mon ami à vie et que je connaîtrai entièrement le fond et les tréfonds de sa pensée ou de ses sentiments. C’est vrai avec la femme de ma vie, à plus forte raison quand cela concerne quelqu’un que j’ai finalement rencontré très peu. Les gens disent que j’étais ami avec Chaland. Je ne peux pas dire cela. Il est certainement allé chez moi, et j’ai dû me rendre chez lui. Je me rappelle son bizarre petit bar derrière lequel on se préparait des tequilas. Après avoir mis le sel au creux de la main, on le mettait sur la langue, on gobait le verre, puis on écrasait ses dents sur un quart de citron. On s’appréciait bien, on se respectait, mais on se fréquentait peu.

Même si vous n’étiez pas amis, qu’appréciiez-vous néanmoins chez lui ?
Il avait le sens de l’ironie. Cela se manifestait dans son travail et jusque dans sa manière de s’habiller, dans son désir de vivre dans un décor années 1960 à la Franquin. Moi je n’avais pas du tout la même approche, ce cliché du Salon des arts décoratifs ou ménagers. Les gens des années 1960 ne vivaient pas chez eux comme dans les magazines. La décoration et l’atmosphère dans lesquelles vous vivez, ce sont souvent des surcouches d’époques. Dans les châteaux anglais, telle aile ou tel salon a épousé un temps la mode italienne, la mode baroque, l’Arts & Crafts, à mesure de l’installation des occupants successifs. Du reste, Chaland était quelqu’un d’obédience Spirou, moi j’étais Tintin, totalement. Je n’ai jamais rêvé de dessiner comme Chaland, son dessin n’est pas le mien. Qu’est-ce qui reste ? L’esprit. Un esprit d’ironie certes, mais aussi un esprit progressiste, celui de gens qui voulaient faire bouger les choses, qui ne voulaient pas rester à l’état de l’illustration et de la BD du moment, et qui avaient l’ambition de faire bouger les lignes. Je pense à ce mot de Walter Scott : « Je suis né nu et écossais, mais je suis venu sur terre pour tracer ma route. »

Quand on regarde ses premiers travaux dans Captivant, on constate que son style ne s’arrête pas à la ligne claire. On trouve des clins d’oeil à d’autres écoles graphiques. L’avez-vous incité à suivre cette voie vers la ligne claire ?
Il n’y avait pas d’échange là-dessus. Je n’étais pas captivé par Captivant. Il y a l’histoire d’une lettre qui lui avait été envoyée où on lui demandait ce qu’était la ligne claire. Chaland a répondu : « C’est trois livres : L’Art moderne de Joost Swarte, Le Rendez-vous de Sevenoaks de Floc’h et, modestement, Captivant d’Yves Chaland. » Chaland décrète ça et pose, de fait, non seulement l’historique mais le futur de la ligne claire. Je l’interprète comme ça. Il ne suffisait pas juste de dessiner à la manière d’Hergé.

Contrairement à Chaland, il me semble que vous êtes moins dans l’ironie, plutôt dans l’utopie…
Oui, mais on avait tous les deux des aspirations communes. Car on avait envie tous les deux de ne pas faire que de la bande dessinée. Au moment de la sortie de Ma vie, lui publiait Le Jeune Albert. Les deux livres se terminent tous les deux dans le désert avec le vent qui souffle. Chaland se demandait souvent ce qu’allait faire Floc’h, comme moi, je me demandais ce qu’allait faire Chaland. Il m’a souvent demandé mon avis. On connaît l’histoire de F-52, il avait tout dessiné au crayon et m’a dit : « Voilà, je voudrais que tu corriges tout. » J’ai constaté dès le départ quelque chose que je ne trouvais pas logique, je le lui ai fait remarquer et j’ai dit que je ne voulais pas faire ça. Je crois qu’il ne faut pas venir déranger l’inspiration de l’artiste. On est comme des somnambules, il ne faut pas nous réveiller. Truffaut avait compris que les films respiraient par leurs défauts, qui suis-je pour aller corriger Chaland ? De la même manière, je n’aurais pas aimé que l’on vienne me corriger. Je pense que la vision de l’artiste, bonne ou mauvaise, est souveraine.

© Floc’h

Comment se manifestait cette aspiration commune ?
On a fait tous les deux à la même époque un portfolio de sérigraphies au format carré, le mien s’appelait Je me souviens, le sien s’appelait Cauchemars. Je n’ai jamais été un fou des BD de Chaland, ni quand c’était les siennes, encore moins quand il les écrivait avec un scénariste. Mais j’aimais formidablement ce qui lui était très personnel, à savoir Le Jeune Albert. Les dernières planches sont ahurissantes de profondeur, comme dans ce portfolio qui ne contenait pourtant que sept images car c’est la densité qui compte. Je l’encourageais à développer ça, c’est ce qui m’intéressait. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui je fais de l’autofiction. C’était ma destinée.

Pouvez-vous revenir sur vos collaborations, vos oeuvres signées à quatre mains ?
C’est assez marrant de constater que tous nos projets en commun reposaient sur mes idées quand lui réalisait le gros du boulot. Il aimait beaucoup dessiner, je me contentais souvent d’encrer. Pour 5 pièces en chocolat, une maison de la culture installée dans une ancienne fabrique de chocolat, j’avais été sollicité pour en créer la communication graphique. Avec mon complice Fromental, on voulait faire la jonction de l’histoire du lieu avec le théâtre et je souhaitais faire aussi un livret avec des vignettes que l’on colle dedans. J’en avais parlé à Chaland qui m’a demandé de le laisser dessiner nos idées. Il a travaillé très rapidement, et c’est l’un de ses plus beaux boulots. Finalement, je n’ai plus eu qu’à rajouter des rideaux de théâtre et à encrer. Et j’ai signé le livret de nos trois noms, Floc’h, Fromental et Chaland. Tout était de cet ordre-là. Un jour, le magazine italien Per Lui avait proposé à trois illustrateurs de livrer chacun son point de vue sur sa ville. Je devais donc faire Paris, mais je partais à New York le lendemain du jour où ils m’ont appelé. J’ai eu tout de suite une idée et ai appelé Chaland pour qu’il la réalise. Je lui ai parlé d’une fameuse image de Saul Steinberg pour le New Yorker, une vue de New York qui s’avançait jusqu’au Pacifique, une illustration qu’il ne connaissait pas. Je lui ai alors donné rendez-vous chez Joe Allen, le premier restaurant américain de Paris, et j’avais veillé à ce qu’on me réserve la table juste au-dessous de l’affiche encadrée de Steinberg. On s’est retrouvés là-bas et je lui ai dit de faire la même chose avec Paris, ce qu’il a fait magnifiquement. Je précise qu’à chaque fois, je lui donnais l’argent de la commande ! On peut aussi citer la couverture du livre Objectif pub. J’ai pris la partie la plus facile avec cette femme qui fume sur le panneau publicitaire, en dessous il y a un homme assommé par la cendre, les gens courent pour savoir ce qui se passe. Il n’y a qu’un enfant qui comprend. C’était très nonsensique…

Yves Klein © Floc’h

Compreniez-vous ce dévouement presque obsessionnel à son art ?
Je le raillais beaucoup sur ce point, car c’était quelqu’un qui avait le cul vissé sur sa chaise 12h par jour. Moi on me voyait peu travailler ! Mais je le comprenais, car il était extrêmement doué en dessin. Quand vous travaillez beaucoup, votre dessin s’améliore encore. C’est presque exponentiel. Quand j’étais en retard sur mes bandes dessinées et que j’étais obligé de produire, je me rendais compte que cela déployait une force de travail colossale, mais je me suis toujours gardé de ça ! Je préfère la vie…

On vous imagine bien débattre comme des cinéphiles puristes tous les deux…
Absolument. Même sans se voir, on avait un peu la relation d’un Truffaut-Godard, des gens qui sont dans le même métier, à la fois concurrents et complices…

Sauf que vous ne vous êtes jamais fâchés…
Si j’étais vache, je dirais qu’on n’a pas eu le temps… Il savait très bien que j’avais la dent dure, mais pas avec lui. Cependant, avoir un don, pouvoir en vivre, n’était absolument pas suffisant pour moi. À l’époque, je me demandais comment vivre des choses qui m’auraient rendu plus fort face à la vie. La réponse, je ne l’attendais pas du dessin. Je n’aimais pas faire de la bande dessinée. J’étais protégé par mon envie de vivre, par ma flemmardise. J’ai toujours voulu avoir du panache, qu’on me reconnaisse avoir du style, mon style. Mais je n’ai jamais senti que j’avais des comptes à rendre aux autres.

À vos débuts, vous avez fait un voyage quasiment initiatique à la rencontre d’Hergé. Chaland a-t-il eu lui aussi l’occasion de rencontrer des auteurs qu’il admirait ?
Je ne sais pas trop. Je ne me vois pas parler BD avec lui. Il reste que la nature généreuse d’auteurs comme Jijé, qu’il vénérait à juste titre, a fini par me toucher, mais je n’aimais pas parler de tout ça. Moi, je cherchais à sortir, à trouver la femme de ma vie, à essayer de devenir un homme pour avoir moins honte d’être vivant.

Vous m’avez confié avoir la frustration d’être né trop tard, après l’âge classique, Chaland nourrissait-il aussi ce regret, ou du moins une forme de nostalgie ?
Il y a une photo où l’on nous voit, les représentants de la ligne claire de l’époque. On était tous fondamentalement différents. Chacun avait son fonds de commerce. Serge Clerc, c’était le rock, Chaland, c’était la Belgique, moi, la Grande-Bretagne… Ce qui est sûr, c’est que l’on avait la clairvoyance de nourrir des admirations très fortes pour les meilleurs de ce temps-là, on n’aimait pas Peyo, mais on aimait Tillieux, Jacobs, Hergé, mais ça ne s’arrêtait pas à ça. Cela m’a toujours énervé ce terme de la ligne claire ! Plein d’illustrateurs m’ont marqué, des dessinateurs de mode comme Gruau, Carl Erickson qui signait Eric, Boutet de Monvel qui a réalisé un livre somptueux sur Jeanne d’Arc. Hergé a tout copié sur Benjamin Rabier, il avait un personnage à houppette qui s’appelait Tintin-lutin, ou sur Saint-Ogan… On peut même remonter jusqu’aux lithographies d’Henri Rivière avec Les Trente-Six Vues de la tour Eiffel, à Holbein et d’autres. Donc, la ligne claire, c’est vieux comme le monde.

Ça me rappelle la fameuse réponse de Jijé à Hergé, qui l’accusait de l’avoir plagié… une anecdote immortalisée justement par Chaland dans une BD.
Quand il a repris Spirou, Jijé a créé Fantasio et Hergé lui a envoyé un dessin de la tête de Fantasio à côté de la tête de Tintin, l’accusant de l’avoir copié. Jijé le lui a renvoyé en rajoutant juste la tête de Bécassine. Par rapport à Hergé, qui était toujours coincé, Jijé était un joyeux drille. Il est parti au Mexique avec sa famille, Franquin et Morris, il fallait un culot phénoménal. Cela explique comment ces gens ont pu créer un monde bouillonnant, leur dessin était magnifique, même si cela pouvait déraper. Chez Hergé, tout était dans le contrôle, assez froid.

Surtout à l’époque du Studio Hergé…
Les gens pensent que je plaisante quand je dis que si je devais mettre un jean, je mourrais. De la même façon, je n’ai jamais lu Les Picaros. À la première case, on voit que c’est de la merde. Et moi, je ne touche pas à la merde !

Savez-vous combien de planches et d’oeuvres vous allez exposer ? Y aura-t-il des surprises ? Je pense par exemple au livre dédicacé par Le Jeune Albert que vous avez envoyé Chaland, et que vous présentez dans le documentaire L’Énigme Chaland ?
Cela ne m’est pas venu à l’idée. Derrière une vitrine, cela n’aurait aucun sens. La seule façon de supporter le travail que m’a donné cette exposition était de me faire plaisir et de mettre des choses que j’aime bien. Il y aura près de 70 images et peu de BD. Débrouillez-vous avec cela !

Les Rencontres Chaland,
du samedi 3 octobre au dimanche 4 octobre, Nérac (47).
www.rencontres.yveschaland.com