En mars 2020, il n’y a pas eu de fête d’anniversaire pour les 30 ans du Krakatoa. L’avez-vous digéré ou la pilule a-t-elle encore du mal à passer ?

Historiquement, nous avons pour habitude de marquer toutes les années en 5 et en 10, précisément le 17 mars en souvenir du premier concert tenu ici le 17 mars 1990. La fête devait donc se tenir le 17 mars 2020, mais, le funeste vendredi 13 mars, alors que le concert de Tindersticks devait se tenir dans les murs de nos camarades du Pin Galant, tandis que nous nous préparions à recevoir Yseult au Krakatoa, nous avons reçu l’ordre d’annuler non seulement l’événement mais aussi le reste de notre saison puisque le premier confinement a débuté officiellement le 17 mars 2020. Un joli cadeau… Alors, oui, c’est digéré car il y a des choses bien plus graves comme la gestion de la crise sanitaire. Nous avons simplement envie de repartir et certainement pas envie de fêter les 31 ou les 32 ans. Nous visons donc les 35 ans.

D’un strict point de vue personnel, quelles leçons tirez-vous de tous ces mois si particuliers ?

Franchement, on m’aurait donné ce scénario avant le premier confinement, j’aurais pensé à la catastrophe. Or, presque un an après, je ne peux que constater la force de l’être humain comme sa fantastique capacité d’adaptation. J’en retire également que les notions d’« ordinaire » et de « normal », désormais inaccessibles, sont plus que jamais précieuses. Par ailleurs, je suis hélas persuadé que ces mois-là laisseront des traces : ils ont atteint tout le monde à quelque niveau que ce soit. Les manques révéleront des cicatrices car pour qui a besoin d’un cadre, ce doit être tout sauf évident. Quand je réfléchis en tant que spectateur, je suis frappé par cette évidence : on ne vient pas à un concert pour voir un artiste sur scène, on vient pour socialiser, créer et nouer du lien, échanger, boire des coups, fumer des clopes, rigoler. Ces croisements, ces échanges me manquent terriblement. Nos lieux sont dédiés à ça. Dernier point, et non des moindres, j’ai eu encore plus de travail, mais ne m’en plains.

Professionnellement, comment fait-on face à cette situation inédite ?

La fermeture a été synonyme de sidération. Jamais le Krakatoa n’avait connu ça, y compris après les attentats du 13 novembre 2015, dont celui du Bataclan ! Puis, quand on est organisateur d’événements, il faut réagir immédiatement pour gérer ce qui est possible de l’être. Durant le premier confinement, j’ai d’abord réfléchi à la suite de Transrock [l’association à la tête du Krakatoa, NDLR]. Et comme beaucoup, l’équipe a découvert les joies du télétravail et des réunions sur Zoom. Mon souci principal était de veiller au bien-être de toute l’équipe tout en restant à l’écoute des événements. Dès le départ, nous étions face à une problématique sanitaire. L’ancien étudiant en histoire en moi se rappelait que c’est n’est qu’une période à l’échelle d’une vie. J’ai aussi signé la lettre ouverte de la FEDELIMA et du SMA à destination du gouvernement1.

Une salle de concerts peut-elle exister sans concerts ?

Si elle ne fait que de la diffusion, comme c’est le cas dans le secteur privé, cela n’a évidemment aucun sens. Pour une SMAC [Scène de musiques actuelles, label national délivré par le ministère de la Culture, NDLR] comme le Krakatoa, le problème ne se pose pas. Nous menons d’autres actions et nos missions ne sauraient se résumer à organiser des concerts. Tout ce travail « invisible », comme l’accompagnement et les ressources, est fondamental. Malgré les circonstances exceptionnelles, ces volets peuvent perdurer et sont, quoi qu’il en soit, tout aussi importants que la diffusion. Ainsi avons-nous énormément consacré de temps aux musiciens en voie de professionnalisation. Au dernier trimestre 2020, il n’y avait aucun chômage partiel dans l’équipe.

Programmer a-t-il encore un intérêt ? Des reports certes, mais jusqu’à quand ?

Pour le privé comme pour nous, subventionnés à hauteur de 38 %, c’est important. Ce travail doit se poursuivre. Nous avons une mission d’intérêt général. Le public est impatient et reviendra aux concerts. Alors, par endroit, cela devient délirant comme déplacer 5 fois de suite la date de Dyonisos, mais c’est aussi affirmer des choix et permettre aux artistes de s’exprimer. Une captation en direct ne se substituera jamais à l’expérience du concert. Après, je suis le premier à penser que ces reprogrammations permanentes doivent être horribles dans l’esprit des artistes. Sans compter que l’on risque fortement de perdre de vue les talents émergents.

Et ce phantasme du grand embouteillage ?

Nous avons effectivement beaucoup de dates notées pour fin 2021. Il y aura, à certains moments, pléthore de propositions. Néanmoins, il est toujours plus aisé d’annuler que d’improviser, reporter ou, pire, attendre. Je ne suis nullement inquiet, l’envie est là. Ce que je redoute face à la surenchère, c’est que les publics n’ont qu’un seul porte-monnaie.

En période de crise sanitaire, comment une SMAC fait-elle pour assurer ses missions de médiation, maintenir son activité de pépinière, accueillir des résidences ?

Pour ce qui est des interventions en milieu hospitalier, c’est suspension temporaire. Cependant, nos actions en la matière obéissent déjà à de fort rigoureux protocoles sanitaires ; on fait jouer des musiciens dans les unités des grands brûlés ou des enfants cancéreux. Pour le très jeune public, les 3 mois-3 ans, les jauges sont naturellement petites, de 12 à 30 bambins. Donc, le format permet d’être toujours sur ce terrain. En revanche, les interventions en milieu scolaire sont au bon vouloir des chefs d’établissement. Les résidences, elles, se font en l’absence de public, mais avec masques, distanciation physique, gestes barrières et système d’air renouvelé. Ces dernières ont été démultipliées car nous n’avons plus de concerts. Nous avons également offert des tournages de clips. Tout ceci a pu avoir lieu grâce au maintien des subventions qui ont fait de 2020 une année à l’équilibre. Pour 2021, c’est pour l’instant l’instabilité.

Les concerts constituent une source de revenus grâce à la billetterie et au bar. Une économie non négligeable. Comment fait-on sans ?

Notre part d’autofinancement, situé à 62 %, se réalise via des recettes propres : les partenariats privés (SACEM, banque CIC, notre brasseur), la billetterie, le bar. Et même si nous n’avons pas dépensé grand-chose en 2020, notre chiffre d’affaires a dégringolé car nous n’avons eu que deux mois et demi d’activité. Or, nous réinjectons sans cesse les excédents dans les concerts « découvertes ». Je rappelle que chaque année nous ne partons pas avec une ligne budgétaire dédiée à la diffusion. Heureusement, le premier trimestre 2020 avait été positif. 2021 s’annonce donc plus dangereuse que 2020 avec toujours autant de missions.

La pandémie passée, les lieux de diffusion seront-ils toujours là ?

Du moins ceux aidés par les pouvoirs publics, titulaires d’une aide publique, et correctement gérés… Les lieux 100 % privés, c’est pas la même limonade. Pour le Krakatoa, au regard des niveaux d’intervention qui sont les nôtres, ça passera.

Entre des ventes de disques totalement ridicules et le racket du streaming, les concerts constituent la dernière source de revenus des musiciens. Or, le temps jouant contre eux, grand n’est-il le risque que nombreux jettent l’éponge ?

Avec le décalage des droits SACEM comme des royautés, l’impact financier n’a pas été immédiat. Aujourd’hui, c’est autre chose. Pour les allocataires bénéficiant du régime d’intermittence du spectacle, l’année « blanche » de cotisation se prolonge jusqu’au 31 août, mais après ? Et quid des modes de calcul ? Si entre 200 000 et 230 000 personnes se présentent simultanément à Pôle Emploi à la rentrée, ça va devenir complexe. Les artistes en instance d’intermittence vont renoncer à leur développement. Des savoir-faire de techniciens, notamment, vont, je le redoute, disparaître.

Reprendre des concerts assis avec une jauge limitée a-t-il un sens ?

Pour l’artiste, il y a une nécessité de retrouver son public. Pour le public, celle de (re)découvrir l’artiste. Sinon, oui, ces conditions créent une immense frustration. Notre programmation du premier semestre est ainsi envisagée ; nous avons privilégié le scénario du pire. Soit 253 personnes, balcon compris pour une salle de 1 200 places.

Au printemps dernier, le rideau du Void s’est baissé définitivement. Une métropole comme Bordeaux peut-elle sérieusement se passer de clubs ? Hormis les SMAC, les Arena, les Zénith, point de salut ? Ou bien, est-ce le signe que la culture rock et assimilés appartient au passé ? Un truc de nostalgiques, de boomers ?

Notre biotope est riche de sa diversité. Chaque lieu a son rôle et son importance. Tous sont capitaux. C’est un cliché, mais il faut bien des barreaux au bas d’une échelle pour y monter. Comme dans l’industrie du disque, il faut des majors et des indés. La suppression des clubs de centre-ville devient délirante. Le manque est cruel. On peut toujours mettre en cause la gestion, mais la question de la cohabitation entre clubs et voisinage pose plus que jamais problème.

  1. Le SMA (Syndicat des musiques actuelles) représente 450 adhérents sur l’ensemble de la filière musiques actuelles. La FEDELIMA (Fédération des lieux de musiques actuelles) fédère 140 lieux et projets musiques actuelles. Parmi leurs adhérents (au-delà des producteurs de spectacles, maisons de disques, festivals, centres de formation, radios, réseaux et fédérations), ces deux syndicats représentent quelque 200 lieux de musiques actuelles, dont l’ensemble des SMAC – scènes de musiques actuelles – labellisées par l’État et catégorisées ERP de type L, dont les jauges oscillent de 50 jusqu’à 2 000 places.

EXERGUES

« Tout ce travail “invisible”, comme l’accompagnement et les ressources, est fondamental. »

« Une captation en direct ne se substituera jamais à l’expérience du concert. »

« Je ne suis nullement inquiet, l’envie est là. Ce que je redoute face à la surenchère, c’est que les publics n’ont qu’un seul porte-monnaie. »

« Pour l’artiste, il y a une nécessité de retrouver son public. Pour le public, celle de (re)découvrir l’artiste. »