L’OMBRE ET LA VAPEUR

Adrien M et Claire B créent des formes qui peuvent être celles du spectacle et de l’installation ; leurs productions, oscillant entre expériences, oeuvres et espaces, relèvent du numérique et des arts vivants. Dans l’espace de la Fondation d’entreprise Martell dédié aux installations immersives, le dispositif numérique déployé par le duo se fait subtil et tangible, comme vivant.

Séréna Evely

Un champignon amateur de cognac noircit les murs de la ville éponyme. On lui a donné un nom latin – Torula compniacensis – et il est toujours à l’oeuvre. Microscopique, il prospère à la fin de l’hiver lorsque la fameuse eau-de-vie de vin est mise en fûts de chêne. Dans l’obscurité des chais, le champignon se nourrit de la part (celle des anges…) qui s’évapore au fil des années. Il s’agrippe aux murs des distilleries, des caves, brunit les toits, les tuiles, les piliers. Ainsi, l’illustre breuvage, qui se voulait caché, est aux yeux de tous révélé.

Avant d’être l’imposant bâtiment qui surplombe la ville de Cognac, la Fondation d’entreprise Martell était une usine d’embouteillage : la tour de Gâtebourse. Elle avait été construite à la fin des années 1920 et, côtoyant le cognac, avait immanquablement noirci. Au fil des ans, l’usage du bâtiment évolue, on repense, on reconstruit. En 2016, comme de nombreuses entreprises, Martell (la plus ancienne maison) crée une fondation et décide de la nouvelle vocation de l’édifice : un lieu culturel et artistique, tout entier tourné vers la création contemporaine et « la transmission des savoirs et du faire ». S’élève alors un bâtiment de 6 000 m2, aujourd’hui en partie aménagé et qui verra tous ses étages achevés dans deux ans. Sur le chantier, les ouvriers terrassent, bâtissent, couvrent, plâtrent, consolident : le noir révélateur est effacé des murs, l’empreinte du champignon disparaît. 

Pourtant, lorsque la Fondation leur commande une oeuvre in situ qui investirait les 900 m2 du rez-de-chaussée, la compagnie Adrien M & Claire B (Adrien Mondot et Claire Bardainne) rend hommage et donne corps au Torula, à la mémoire du bâtiment. Elle consacre ce qui était vivant. Dans l’espace baigné par le Cantique du champignon (création sonore du musicien Olivier Mellano), des nuages de métal rendus transparents par la pénombre accrochent des particules blanches en mouvement, les laissant coloniser le sol et les airs. Une trentaine de vidéoprojecteurs déversent ces images de particules qui, tel l’organisme qui les a inspirées, s’accrochent aux murs, au sol, aux corps. 

Ces images sont « générées et animées en temps réel par des ordinateurs synchronisés qui contrôlent les caméras infrarouges ». Alors, quand ils déambulent, marchent, tournent en rond, glissent, s’immobilisent, courent ou dansent, les visiteurs de l’exposition sont des comédiens sur scène, des magiciens : ils activent l’espace, le troublent, l’agitent, entraînant les étranges molécules graphiques dans leur sillage. Et on peut présager que même la nuit, déserté par ses visiteurs, ses vigiles et ses employés, l’espace du rez-de-chaussée est vibrant, peuplé.

« L’ombre de la vapeur », Adrien M & Claire B, jusqu’au dimanche 3 novembre, Fondation d’entreprise Martell, Cognac (16).
www.fondationdentreprisemartell.com