HAMID BEN MAHI À 46 ans, il tient toujours sa place de figure hip-hop bordelaise. Sa compagnie Hors Série fêtera ses 20 ans d’existence en 2020. De ses débuts rive droite à sa nouvelle création Yellel, présentée au CCN de La Rochelle, le chorégraphe prend le temps d’un coup d’oeil dans le rétro et de quelques projections futures.

Propos recueillis par Stéphanie Pichon

Votre nouvelle création Yellel sonne comme un retour à vos origines algériennes.

Je voulais parler du monde arabe d’une autre manière qu’avec La Hogra (2014). J’y parlais de la difficulté d’exister, de se sentir libre, de l’oppression. Avec Yellel, j’avais envie de regarder la beauté du monde arabe, sa musique, sa culture, ses traditions. Le livre d’Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, m’a donné l’envie de parler de ma double appartenance, des racines multiples. Je suis parti du prétexte du nom du village de mon père, Yellel, en Algérie.

Le livre d’Amin Maalouf parle de cette capacité à mêler des identités multiples, plutôt qu’à choisir entre l’une et l’autre. Comment définiriez-vous aujourd’hui les différentes identités qui vous composent ? 

Je me suis toujours battu pour montrer que j’étais né en France, que j’avais une culture française. C’était une manière d’être accepté, de me sentir légitime, de trouver ma place. En voyageant en Algérie, je me suis aussi senti des racines, une histoire. C’est bizarre d’être à ces deux endroits et à la fois de se sentir étranger dans les deux. C’est toujours quelque chose qui me tiraille, comme beaucoup d’autres. Amin Maalouf dit dans son livre qu’on peut se sentir plus proche de notre voisin que de quelqu’un de notre famille qui habite à plus de 1 000 km. Je voulais faire résonner cela avec des danseurs.

Vous parlez d’identité géographique, mais vous avez eu aussi à jongler entre des identités de danseur très différentes.

Oui, j’ai touché à toutes les danses : les techniques américaines académiques – Graham, Limon –, le hip-hop, la danse classique. Là, j’ai eu envie de revenir à des danses traditionnelles algériennes : chaoui, alaoui ou même des danses du monde arabe comme la dabké, danse palestinienne, libanaise. Je me demande pourquoi, plus jeune, je ne suis pas allé puiser dans cette culture-là. C’était peut-être quelque chose qu’on voulait garder à la maison.

Chez vos parents, il y avait ces influences ?

Oui, ma mère écoutait beaucoup de musique orientale, Oum Kalthoum, par exemple. Et puis il y avait les films égyptiens, les films indiens. C’était très éloigné de la culture française, alors ça restait à la maison. Notre quotidien était loin de ça. Dans la culture hip-hop, on se rassemblait au-delà de nos origines, de notre couleur de peau ou de notre religion.

Sur cette création, vous faites appel à cinq danseurs d’horizons très wdivers.

Je voulais une équipe qui puisse traverser à la fois mon univers chorégraphique, le langage hip-hop et les danses orientales. Arthy vient de Belgique, mais ses parents sont de Bacalan. Son père est un ancien danseur étoile. Matthieu, beaucoup plus jeune, arrive de Dunkerque, où il pratique le new style, il compose aussi de la musique. Aïda a commencé très jeune chez Josette Baïz, aujourd’hui, elle une quarantaine d’années. Elle est plutôt contemporaine, mais elle a une énergie hip-hop. Elsa a déjà travaillé avec moi sur Immerstadje, elle vient de Rennes et fait du waacking. Omar vient d’Alger, s’est installé à Bordeaux depuis 2009. Il voyage partout dans le monde au gré des compétitions, qu’il gagne très souvent. Et puis il y a moi, le plus âgé de l’équipe. 

À 46 ans, vous continuez à vouloir être au plateau. 

J’aime danser, m’entraîner, ça me rajeunit. J’ai déjà vécu des pièces dans lesquelles je n’ai pas dansé, mais je trouve ça frustrant. On se dit : ils sont en train de défendre une histoire où je ne suis pas là. Je n’aime pas être en dehors. J’ai besoin de prendre le risque avec l’équipe, d’assumer ce que je défends. Et puis, ça casse la hiérarchie du chorégraphe qui dirige, un peu patron. Moi, j’ai besoin d’avoir une famille, de vivre une aventure. 

Quelqu’un d’un peu extérieur est depuis longtemps à vos côtés : Michel Schweizer, conseiller artistique sur Yellel. À quand remonte votre rencontre ? Pourquoi le lien s’est-il maintenu depuis si longtemps ?

On s’est rencontré en 1999 pour sa pièce Kings. Il m’avait demandé d’y participer sans forcément danser. Il avait réuni une communauté de personnes très étranges, sans lien entre elles : un prof de golf, une personne qui faisait des claquettes, un danseur de Régine Chopinot en fin de carrière… On s’est raconté sur scène, et c’était très étrange cette tribu éclectique, entre 20 et 55 ans. Je me suis ensuite inspiré de Michel dans beaucoup de pièces. J’ai appris sa manière d’écrire, son humour, ses codes sur le plateau. Et puis on a fait un solo qui s’appelle Chronics, en 2001. J’étais seul, je prenais la parole, j’envoyais des diapos, je parlais de ma rencontre avec la danse classique. Tout ça avec une forme d’humour. Ce solo a énormément tourné, en France, au Moyen-Orient, en Afrique de l’Ouest… Après, on a fait chacun nos chemins, tout en suivant notre travail. Pour Yellel, il est regard extérieur. Il m’a aidé à écrire, m’a donné quelques conseils pour que la pièce ne soit pas trop bavarde, dans sa danse mais aussi dans les costumes, les lumières, la musique. 

En 2020, vous travaillez avec lui sur une suite, Chronics 2.

Oui, on est en résidence à partir de janvier. Ça me motive énormément. Ce n’est pas un bilan, ce n’est pas un solo sur le corps qui a vieilli ou sur la question identitaire. C’est plutôt… l’envie de s’amuser, d’être surprenant, en regardant quelques points de ces 20 années passées. La société a changé, ma place a changé.

Une autre personne importante, c’est le chorégraphe hip-hop Kader Attou. Vous créez Yellel chez lui, à La Rochelle. Qu’est-ce qui vous relie ? 

À la fin des années 1990, je l’avais vu dans le film Faire kiffer les anges, et je l’ai trouvé très touchant. On s’est croisé, on a gardé contact, j’ai joué dans certaines de ses pièces, j’ai suivi tous ses projets. J’aime bien sa poésie, sa légèreté, son univers. Depuis qu’il est à la tête du CCN, il m’a bien accompagné. 

Il dirige le centre chorégraphe national de La Rochelle jusqu’en 2021. Vous verriez-vous prendre sa suite ? 

Non, La Rochelle aura vécu treize années autour de la culture hip-hop avec Kader. Ils auront besoin d’avoir des gens complètement différents. Je ne pense pas qu’il y ait l’envie d’installer un travail comme le mien. Il y a d’autres histoires à créer là-bas. Mais oui, je serai intéressé pour diriger un lieu. On a déjà postulé à des centres chorégraphiques.

Yellel, Cie Hors Série–Hamid Ben Mahi,
samedi 9 novembre, 20h30,
CCN chapelle Fromentin, La Rochelle (17).
www.shakelarochelle.com

jeudi 12 décembre, 20h30,
théâtre Jean Lurçat, Aubusson (23).
www.snaubusson.com

du mardi 4 au mercredi 5 février 2020, 20h30,
Le Carré, Saint-Médard-en Jalles (33).
www.carrecolonnes.fr

mercredi 18 mars 2020, 20h30, La Mégisserie, Saint-Junien (87).
www.la-megisserie.fr


DANS LE SHAKERCHORÉGRAPHIQUE

Kader Attou fête cette année les 30 ans de sa compagnie Accrorap, de quoi secouer un peu plus La Rochelle à la sauce hip-hop avec son festival Shake, partie émergée et festive de son travail à la tête du CCN depuis plus de dix ans. 

Trois semaines de festival dédiées aux danses urbaines, mais pas que. Pour cette quatrième édition, le plateau est riche, toujours, de compagnies locales, de l’artiste associée Nach, de battles et de pièces de grands noms du hip-hop. Bien qu’il y ait une conférence-débat sur « Les corps de femme en danse hip-hop », à bien regarder la programmation, les grands plateaux sont squattés par une écrasante majorité d’hommes : Mourad Merzouki et Kader Attou – les deux chorégraphes hip-hop en France à avoir obtenu la direction d’un CCN – présenteront leur pièce co-écrite A casa, avec huit danseurs marocains ; Hamid Ben Mahi viendra en voisin présenter la première de sa variation algérienne Yellel ; Hervé Koubi, installé à Brive, arrive avec ses Invasions barbares (pièce 100 % masculine) ; La Meute de Babacar Cissé (huit mecs au plateau). 

Pour les filles, il faudra attendre Nach, nouvelle icône du krump contemporain, artiste associée du CCN de La Rochelle, qui se produira en plateau partagé et avec sa nouvelle création Beloved Shadows. À bien fouiller, on verra aussi le solo féminissime de Julie Dossavi, Mama Tekno, ou le trio féminin Intro de la compagnie Etra, menée par Mellina Boubetra, danseuse hip-hop présente également dans la pièce d’Andrew Skeels, Finding Now, mélange de musique baroque et hip-hop. 

À retenir, le grand hip-hop day du 17 novembre et la clôture le 30 novembre en forme de gigantesque battle et avec le concert de Puppetmastaz, seul groupe de rap de marionnettes, dont on constate, avec plaisir, qu’ils sont toujours en piste plus de 20 ans après leur création. SP

Shake#4, du vendredi 8
au samedi 30 novembre, La Rochelle (17).
www.shakelarochelle.com