CALVO

Génie de la BD animalière, le dessinateur fut le premier à évoquer la Shoah en bande dessinée. Une belle exposition remet à l’honneur une partie de son travail et vient prouver qu’il était bien plus qu’un « Disney français ».

Épicurien et généreux, Edmond-François Calvo s’est tourné véritablement vers l’illustration et la bande dessinée sur le tard, à l’âge de 46 ans. On est alors en 1938 quand ce fils de petits notables de province se décide à monter à Paris, inondant dès lors sans discontinuer les supports jeunesse et les éditeurs qui font appel à lui. 

Né en 1892 dans un petit village de Normandie, cet enfant d’immigrés italiens a survécu à la bataille de la Marne non sans avoir été gravement blessé à la main gauche, ce qui, on s’en doute, marquera à jamais sa vision de la vie. 

Démobilisé en 1919, il commence à glisser quelques dessins dans Le Canard déchaîné, (déclinaison temporaire du Canard enchaîné), puis expose au Salon des Humoristes, mais les temps sont durs. Après avoir dirigé une galocherie, il se tourne vers l’hôtellerie, or les affaires ne sont pas le fort de ce bon vivant, que rien d’autre n’intéressait « que d’avoir des amis et dessiner ». 

Si Calvo continue à exprimer sa fibre artistique dans la sculpture ou en devenant membre de la Société des dessinateurs humoristes en 1931, il révèle tout son potentiel à la fin de la décennie quand il se lance à corps perdu dans le dessin. Calvo a eu tout le temps de mûrir son trait qui fluctue entre une veine réaliste imprégnée de l’influence de Caniff et Hogarth et un dessin animalier plus rondouillard qui fera véritablement sa réputation au sortir de la Seconde Guerre mondiale. 

Alternant l’illustration de romans classiques (Don Quichotte, Robin des bois, Le Bossu…), des travaux de commande (une BD sur l’acteur Tom Mix) et des créations plus personnelles, Calvo se permet, malgré la pression des délais, des compositions complexes, tout en reprenant à sa manière le style des cartoons américains. Se plaçant en continuateur des grands fabulistes, il relit Ésope et La Fontaine à la lumière de son époque meurtrie en y ajoutant une fine dimension critique. 

Il illustre coup sur coup deux chefs-d’oeuvre, La bête est morte !, relecture animalière de la Seconde Guerre mondiale, où les Nazis prennent l’apparence de loups (ce qui lui vaudra des soucis avec Disney qui, le menaçant de plagiat, le pousse à modifier la truffe de son loup Führer) et où il évoque explicitement la Shoah, et ce dès 1944. Dans Les Aventures de Rosalie, il déploie une ambiance colorée et livre des mises en page sophistiquées tandis que son traitement anthropomorphe des arbres et des machines atteint à nouveau un sommet esthétique. 

Calvo fait feu de tout bois pour se faire connaître et reconnaître dans les journaux pour la jeunesse et la presse populaire imaginant des personnages aux noms aujourd’hui délicieusement surannés – Croquemulet, Patamousse, Cricri la souris, Coquin le gentil cocker – pour finir sur son grand oeuvre Moustache et Trottinette, récit d’un chat et d’une souris où Calvo s’amuse parfois à faire des clins d’oeil à ses créations précédentes le long de 500 pages en noir et blanc réalisées en quatre ans. Sa dernière série.

Même si on peut regretter l’absence de planches originales du classique La bête est morte !, l’exposition, bénéficiant de prêts de collections privées et de la famille Calvo, a le mérite de sortir de l’oubli ce maître admiré par Uderzo ou Cestac, qui fit beaucoup pour sa redécouverte dans les années 1970 avec la réédition de plusieurs oeuvres chez Futuropolis. Pour ne rien gâcher, cette remise en lumière s’accompagne de la parution d’un somptueux catalogue qui achève de remettre à sa juste place l’apport de Calvo dans l’histoire de la BD et de l’illustration française.

Nicolas Trespallé

« Calvo, un maître de la fable [1892-1957] », jusqu’au dimanche 31 mai,
Cité internationale de la bande dessinée
et de l’image–Musée de la bande dessinée,
Angoulême (16).
www.citebd.org