À L’AUTRE BOUT DU FIL. À Gradignan, la marionnette se joue des formes et des formats. Rencontre avec Marie-Michèle Delprat, tireuse de ficelles du Théâtre des Quatre Saisons.

Propos recueillis par Stéphanie Pichon

Le festival s’ouvre avec Les Poupées de Marine Mane, une pièce très plastique… et sans marionnette !

Marine Mane vient plutôt du théâtre mais a toujours travaillé avec des plasticiens. Là, elle a pris pour point de départ le travail de Michel Nedjar, apparenté à tort à l’art brut. Fils de tailleur, lui-même tailleur, il a vécu la guerre et, à partir de là, a fabriqué des petites poupées, comme autant de personnages de mémoire. Marine Mane est partie de ce geste de coudre et découdre, sur le fil de la mémoire. C’est un spectacle où l’art plastique domine, mais tout est tellement poreux dans ces disciplines ! Je suis aussi très heureuse qu’on commence symboliquement ce temps fort chez Jean-Luc Terrade, compagnon depuis toujours du Théâtre des Quatre Saisons.

L’Enfant©Maryline Jacques

Vous accueillez aussi deux créations : Hamlet manipulé(e), d’Émilie Valantin et Le Nécessaire Déséquilibre des choses des Anges au plafond. Chacun s’attelant à des monuments : Shakespeare d’un côté, Roland Barthes de l’autre.

Oui, ce sont des créations qu’on a même soutenues en coproduction. Émilie Valantin vient depuis 20 ans chez nous ; j’ai dû faire passer tous ses spectacles ! C’est très important aux Quatre Saisons, cette fidélité aux artistes, avec un public qui est vraiment en attente. Cette compagnie historique revisite Hamlet, d’un point de vue féminin, avec douze marionnettes, un manipulateur et une comédienne qui jouera en français et en anglais. Il y a une grande attention au décor et aux costumes. Avec Les Anges au plafond, on est dans un tout autre univers, inspiré de Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes. Ils travaillent beaucoup sur le papier et avec des musiciens live.

Natchav du collectif Les ombres portées penche, lui, plus vers le théâtre d’objets et d’ombres.

Oui, un grand cyclorama sert de support à des projections d’ombres et de marionnettes. C’est un véritable montage cinématographique, en ombres et lumière, où l’univers carcéral, évoqué, et l’univers du cirque, onirique, se croisent. Cette manipulation crée une tension chez le spectateur, comme si on était au cirque, tenus en haleine par un numéro.

L’Enfant d’Élise Vigneron est une invitation à un parcours aux frontières de l’inconscient.

Élise Vigneron est de la jeune génération. Là, elle se saisit du texte La Mort de Tintagiles de Maeterlinck, la dernière pièce qu’il ait écrite pour la marionnette. Le public sera sur le plateau et se lancera dans un vrai parcours labyrinthique, habité d’un univers sonore omniprésent. En tant que spectateur, on est porté, enseveli.

Il y aura aussi Le Bal marionnettique, où le programme précise : « On fera la nique à la mort, en gardant la distance d’une marionnette entre nous ! »

La première de ce bal, pensé par Les Anges au plafond, a eu lieu juste avant le confinement. Mais c’est vrai qu’il résonne étrangement aujourd’hui. L’Argentin Fernando Fiszbein, qui dirige l’ensemble contemporain 2e2m, a revisité plein de mambos, des cumbias. La piste de bal, c’est la scène. Une centaine de marionnettes attendent sur des portants que les danseurs-spectateurs viennent les inviter et leur redonnent vie.

Comment s’est passée la rentrée ?

On peut dire pas trop mal, on sent que les gens ont très envie de revenir, qu’il y a un vrai désir. Mais j’ai peur que les dernières annonces [du 14 octobre, NDLR] aient un impact psychologique et n’aident pas les gens à ressortir. Nous sommes sur un fil extrêmement ténu.

À l’autre bout du fil, du mardi 3 novembre au mardi 1er décembre, Théâtre des Quatre Saisons, Gradignan (33).

www.t4saisons.com