LIA RODRIGUES

En 2019, la chorégraphe brésilienne avait laissé le souvenir d’un Fúria oppressant, aux prises avec la violence du monde. Deux ans plus tard, Encantado semble le pendant lumineux de Fúria où, sur un tapis de tissus chamarrés, se recompose une humanité joyeuse. Une grande tournée-événement des deux pièces est prévue en janvier et février dans le réseau des scènes nationales de la région, co-productrices d’Encantado.

Au commencement, il y a un long tapis enroulé en fond de scène, aussi large que le plateau de la MÉCA. Des femmes et hommes vêtus de noir, comme fondus dans l’obscurité du théâtre, déroulent avec attention, et en silence, ce parterre coloré – patchwork de couvertures, tissus aux fleurs criantes et pelages tigrés. Tranquillement ce collage de matières, formes et couleurs s’étale. Bientôt il ne restera plus que cela. Un paysage ouvert vers d’autres horizons.
Comme dans Fúria, sa précédente création, où une longue procession de corps et tissus emmêlés arpentait la scène dans toutes ses dimensions, Lia Rodrigues prend le temps de prendre place. Entrent alors des corps nus, un à un, une à une. Ils se posent délicatement sur le tapis, comme si le monde n’attendait qu’eux. Parfois une tête se faufile dans le sol-tapis, disparaissant sous la masse de tissus, cachant un membre, une tête. La musique, un rythme, une voix, des voix, se lancent. Les corps se relèvent, dressent des théâtres furtifs, composent des personnages et tableaux dans un renouvellement continu. Lia Rodrigues brode une chorégraphie d’images vivantes.


Dans ces danses solo ou en groupe, on peut tout imaginer : le tempo d’une danse traditionnelle occitane, les visages grimaçants du butô, les appuis gravitaires d’un pas africain ou les élans de danses amazoniennes. Bestiaires étranges, figures chamaniques et peintures baroques hantent le spectateur. On pourrait voir cette pièce dix fois, que notre regard dessinerait d’autres figures, décèlerait d’autres images. La danse de Lia Rodrigues porte en elle depuis longtemps, une multiplicité infinie, fuyant l’unicité du point de vue. Encantado semble la quintessence de ce refus de la pensée binaire : à la croisée de la nature et de l’urbain, de l’histoire de l’art et de l’esprit des forêts, de l’animal et du végétal. Dans ces eaux chorégraphiques troubles – et pourtant d’une si grande clarté gestuelle –, le jeu de métamorphoses permanent tisse un dialogue qui relie les contraires et nous tend le miroir d’un Outre-monde puissant.
Lorsqu’au milieu de la pièce, ce jeu de figures drapées s’épuise, que le tapis n’a plus d’horizontalité, il devient alors masse joyeuse et bordélique, tas de possibles inépuisables, où aller piocher l’énergie d’un avenir collectif. Il faut voir les visages illuminés, les appuis sur le sol martelés, les portés et les sauts, la transe communicative. Le groupe fait corps totalement, joyeusement. La dramaturgie n’a nul autre besoin que celui de la force de la circularité, de ces mouvements repris encore et encore, modifiés, remodelés, réappropriés, qui pourraient durer des heures s’il n’y avait l’épuisement physique. Alors, petit à petit, les interprètes quittent la scène, nus et calmes. Comme ils étaient arrivés.
Là où Fúria résonnait d’une tension colérique, d’un sursaut de révolte face aux réalités violentes du Brésil de Bolsonaro, Encantado semble la facette lumineuse d’un même propos qui puiserait l’énergie de la survie dans le ré-enchantement du monde, malgré tout.

Stéphanie Pichon

TOURNÉE GÉANTE
Les huit scènes nationales de Nouvelle-Aquitaine, d’Aubusson à Bayonne, ont, pour la première fois, soutenu ensemble une artiste internationale, en co-produisant Encantado et en participant à la tournée de la compagnie de Lia Rodrigues en France. Faut-il rappeler qu’au Brésil, les artistes ne reçoivent aucun soutien financier ou presque, et que seuls les aides européennes permettent aujourd’hui à Lia Rodrigues de continuer son travail chorégraphique au sein de la favela de la Maré, à Rio de Janeiro ?
Si la crise sanitaire a quelque peu modifié le calendrier de ce partenariat inédit – une première tournée aurait dû avoir lieu l’an dernier –, l’essentiel demeure. Le vendredi 26 novembre, Lia Rodrigues et ses onze interprètes brésiliens étaient bien là au rendez-vous, sur la scène de la MÉCA. Et c’est comme un cadeau précieux. En temps normal, Lia Rodrigues réserve toujours la primeur de ses pièces au public du Centre d’Arts de la Maré où travaille sa compagnie. Mais le Covid-19 a bousculé les habitudes. Et cette avant-première a eu lieu à Bordeaux, après deux semaines intenses de résidence finale à la MÉCA.
Quelques jours plus tard, la troupe filait à Paris, où le Festival d’automne consacrait un portrait à Lia Rodrigues. Encantado était joué à Chaillot et au CentQuatre. La Nouvelle-Aquitaine sera la prochaine étape de cette grande tournée française, où Fúria et Encantado joueront de front dès le 11 janvier à Aubusson et les 13 et 14 à Brive. Après La Rochelle, Saint-Médard, Angoulême, Niort, Bayonne, Pau, la tournée régionale s’achèvera en février à Poitiers.

Fúria,
mardi 11 janvier, 20h30,
Théâtre Jean Lurçat, scène nationale d’Aubusson, Aubusson (23).
www.snaubusson.com
du mardi 18 janvier, 19h30,
et mercredi 19 janvier, 20h30,
Théâtre Verdier, La Coursive,
La Rochelle (17).
www.la-coursive.com
vendredi 21 janvier, 20h30,
Théâtre d’Angoulême, Angoulême (16).
www.theatre-angouleme.org
mardi 25 janvier, 20h, Théâtre Quintaou, grande salle, Anglet (64).
www.scenenationale.fr
mardi 8 février, 20h30, TAP, Poitiers (86).
www.tap-poitiers.com

Encantado,
jeudi 13 janvier, 20h30, L’Empreinte scène nationale, Théâtre de Brive,
Brive-la-Gaillarde (19).
www.sn-lempreinte.fr
jeudi 27 janvier, 20h, Théâtre Quintaou, grande salle, Anglet (64).
www.scenenationale.fr
lundi 31 janvier, 20h30, Théâtre Saragosse, Espaces Pluriels scène conventionnée, Pau (64).
espacespluriels.fr
mercredi 2 février, 20h30, Le Carré, Saint-Médard-en-Jalles (33).
carrecolonnes.fr
samedi 5 février, 20h30,
Le Moulin du Roc, Niort (79).
www.lemoulinduroc.fr
jeudi 10 février, 20h30, TAP, Poitiers (86).
www.tap-poitiers.com