Concerts annulés, spectacles reportés, dates de réouverture des salles repoussées aux calendes grecques… Quelles sont les incidences liées à la crise sanitaire du Covid-19 sur les structures, la production et la création ? Quels enseignements peut-on tirer de cette parenthèse ? Comment les artistes et l’ensemble de la filière culturelle dessinent-ils un (autre) avenir post-pandémique ? 

Guillaume Gwardeath” Gouardes, directeur, Marie Bourgoin et Gregor Martin, documentalistes à la Fanzinothèque de Poitiers se sont pliés au périlleux jeu prospectif. Propos recueillis par Henry Clemens.

Comment La Fanzinothèque a-t-elle été impactée par la situation et comment la gère-t-elle ? 

Guillaume Gwardeath : Toute une partie de notre mission est « invisible », de nature documentaire, comme le catalogage des fanzines et leur indexation. Cette activité a été réorganisée, mais n’a pas été interrompue.L’impact le plus visible, ce fut la fermeture du site. Le vendredi 13 mars, la grille a été fermée à clé.La Fanzinothèque est une partie d’un complexe dédié aux expériences artistiques, le Confort Moderne. Pour simplifier, la ville de Poitiers, propriétaire de l’équipement, le met à disposition « d’habitants », autant de personnes morales indépendantes qui développent leurs activités sur le site tout en inventant des formes originales de cohabitation. Cela pour dire, que, depuis le début, la gestion de la crise a été collective ; c’est-à-dire pensée à l’échelle du site avec un calendrier synchronisé et des décisions concertées. Pour le dire crûment, une démarche opposée au « chacun sa gueule ». Avec, chaque semaine, un rendez-vous des directeurs pour faire le point. Idem pour les responsables des contenus artistiques, les chargées de com’, etc.  Et, bien sûr, des échanges avec nos conseils d’administration, nos tutelles, nos réseaux comme Astre en Nouvelle-Aquitaine en ce qui concerne les arts visuels… La ville de Poitiers a renouvelé son soutien à notre projet. Notre interlocutrice à la région a été à l’écoute de nos demandes. Nous avons adapté le contenu des actions pour lesquelles nous recevons des financements de l’État. Nous n’avons jamais été isolés. 

Guillaume Gwardeath” Gouardes, directeur

Pourra-t-on se servir de cet épisode pandémique pour mieux répondre à quelques questions sur l’édition, l’indépendance, la solidarité ou même l’environnement ?

Guillaume Gwardeath : Je ne voudrais pas me la jouer « on se lavait les mains au savon avant que ce ne soit tendance », mais je crois que c’est une caractéristique propre au fanzine, comme média, d’avoir réfléchi, très tôt, aux enjeux d’indépendance, de solidarité et de prise de conscience des enjeux environnementaux. Les fanzines se sont structurés en opposition à la culture de masse. Le mouvement culturel qui a correspondu à leur âge d’or, ce fut le punk. Leur mode d’organisation, ce fut le « DIY » — ce que les anglophones appellent le do it yourself — entre bricolage et structuration en autonomie, et bien sûr, l’économie de moyens.

Peut-on parler d’un temps « propice » à la création ou sont-ce juste les élucubrations de penseurs confinés à Deauville ?


Guillaume Gwardeath :
Les luxueuses stations normandes, je ne sais guère ce qu’il s’y trame. Ma plage, c’est celle du Métro, à Tarnos, dans les Landes ; ce qui fait de moi un bon arpenteur du territoire néo-aquitain, du nord au sud. J’ai posé la question à Marie et Grégor, tous deux documentalistes chez nous. Ils réceptionnent les nouveautés et sont des observateurs placés aux première loges.


Marie Bourgoin et Gregor Martin : Hormis Le Petit Pangolin Illustré de La Petite Fanzinothèque Belge, à Bruxelles, qui a accès à une imprimerie en interne, il est évident que les créateurs se sont largement exprimé sur les réseaux sociaux. Le très beau CCSS  (Confinement Craquage Scie Sauteuse) de Steve Laffre est en format numérique. On a aussi reçu le zine en format numérique de Morgan Bodart, Covid-19 spécial, et le franco-québécois Makerzine, dédié au monde des fablabs et des makers. Coxs du Fanzinarium fait des collages dans son coin, mais en format numérique également. En fera-t-elle une publication papier, rien n’est sûr. On peut aussi parler de l’initiative de Margo Delfau, du Temps Machine, à Tours, qui a créé un salon virtuel du fanzine et de la micro-édition pour remplacer la troisième édition de Juste Une Impression.

Beaucoup se sont plongés dans leurs archives et ont exhumé leurs trésors, comme Nadia Canbell ou Maxwell. Globalement, les zines créés pendant le confinement ont plutôt été de gros défouloirs. Les actrices et acteurs du milieu du zine sont souvent touchés par la précarité,  ce qui ne leur a probablement laissé que peu d’opportunités, de moyens ou de temps pour la création. L’urgence était ailleurs. Peut-être pouvons-nous nous attendre dans les prochains mois à un regain d’activité et une avalanche de publications marquées par l’épisode de confinement ?

« Ce serait un non sens que de dynamiser et dépoussiérer notre collection, tout en laissant se créer une “collection poussiéreuse” numérique, qui aurait vocation à somnoler au fond de disques durs ou de serveurs. »

Comment appréhendez-vous, imaginez-vous laprès COVID ?

Guillaume Gwardeath : Je ne suis pas un expert en projection. Je voudrais éviter d’être un énième interlocuteur qui évoque avec vous les conséquences de cette crise sur l’activité économique, notamment dans le secteur culturel. Je crois que le message a déjà été globalement bien diffusé. Ce que je voudrais, c’est que l’on s’interdise de se lamenter en empilant les regrets, et, que l’on se concentre plutôt sur les opportunités. Dans mon parcours personnel et professionnel, comme chargé de production dans cette zone grise entre « underground » et « démarches de professionnalisation », j’ai quasiment toujours fréquenté des gens « en crise » ou subissant des crises et qui ont toujours dû multiplier les initiatives pour assurer leur survie sociale, et pour qui cet épisode n’aura été qu’une péripétie de plus dans leur existence. Rester confinés à lire, écrire, écouter de la musique, je dirais, sans faire de provocation, que c’est un rythme auquel pas mal de gens de notre entourage sont de fait largement exercés ! Le fanzine, comme acte de création, est bien souvent une activité solitaire.

L’effort d’imagination, pour reprendre votre vocabulaire, sera à porter sur le développement systématique de formes nouvelles de valorisation de notre fonds ; au-delà de la consultation et des expositions thématiques. Je pense aux cultures connectées, aux présentations sous formes de conférences (et oui, aussi, de visioconférences), de podcasts, de videocasts, etc. La Fanzinothèque est riche de 60 000 items, et les dons et acquisitions continuent d’alimenter la collection. Nous sommes engagés dans un processus de numérisation et de mise en ligne de ces documents. L’étape suivante, c’est l’exploitation des données. Ce serait un non sens que de dynamiser et dépoussiérer notre collection, tout en laissant se créer une « collection poussiéreuse » numérique, qui aurait vocation à somnoler au fond de disques durs ou de serveurs. !

Quel sera votre acte de reprise fondateur ?

Guillaume Gwardeath : Personnellement, j’irai fouiller dans les bacs de Transat — le disquaire ami des loutres hébergé au cœur du Confort Moderne pour y dénicher un ou deux vinyles de hard rock —, puis j’irai commander un pad thaï vegan à l’excellent restau du Confort pour le manger dans notre jardin. J’ai toujours été amoureux des lieux de culture qui se considèrent avant tout comme des lieux de vie. À l’échelle de l’association, notre reprise ne sera pas de nature événementielle ou tapageuse. Le temps des fanzines n’est pas celui de la précipitation. C’est une culture encore récente. Le job, c’est continuer le travail de structuration entrepris par les deux directrices m’ayant précédé à La Fanzinothèque : Cécile Guillemet et Virginie Lyobard.

Notre démarche, c’est assurer la reconnaissance de notre bibliothèque de fanzines comme fonds patrimonial. Ce qui fut une culture souterraine est en train de devenir du patrimoine, dont il s’agit d’assurer la conservation et la mise en valeur. Ironique, non ? Les chantres de la contre-culture et du no future devenant, au sens propre, des « conservateurs ».

Le Confort Moderne 

185, rue du Faubourg du Pont-Neuf

86000 Poitiers 

Tél. : 05 49 46 08 08 – box@confort-moderne.fr

www.confort-moderne.fr

La Fanzinothèque 

185, rue du Faubourg du Pont-Neuf

86000 Poitiers 

Tél. : 05 16 34 53 44 – fanzino@fanzino.org

www.fanzino.org