DANSE ÉMOI

À Limoges, Isadora Duncan de Jérôme Bel ouvre et donne le ton d’une biennale hantée par l’histoire et les icônes de la danse moderne, de Loïe Fuller à Nijinski.

Jérôme Bel continue son impressionnante série de soli dédiés à des interprètes, où geste dansé et prise de parole s’imbriquent. À ce détail près que, cette fois-ci, c’est à une danseuse morte qu’il s’intéresse. Pour ressusciter la grande Isadora Duncan, il invite Elisabeth Schwartz, interprète de plus de 70 ans et historienne spécialiste de Duncan, à l’incarner. Vêtue de voiles légers, elle se lance dans un hommage aussi vibrant que pédagogique pendant que Jérôme Bel puise dans son autobiographie – Ma vie – matière à faire entendre une théoricienne d’un mouvement décorseté, incroyablement fluide et solaire.
Isadora Duncan fut contemporaine d’une autre grande avant-gardiste, l’Américaine Loïe Fuller. dont les danses serpentines parcoururent le monde dès la fin du xixe siècle. Au moment où l’électricité se répand, Loïe Fuller s’en empare dans un système d’éclairages colorés inédits, qu’elle pose sur des robes-costumes au mouvement hypnotique. Ola Maciejewska revisite ces danses, non pas tant pour leur effet spectaculaire que pour la révolution opérée, celle d’une pratique pluridisciplinaire et d’une danse où le corps n’est plus l’unique source du mouvement.
Les Ballets russes, menés par Diaghilev, furent une autre révolution spectaculaire de l’avant-guerre. Lara Barsacq, liée à ces Ballets par un grand-oncle peintre, Léon Bakst, s’est plongée dans les archives pour raviver la mémoire des femmes oubliées, en l’occurrence Ida Rubinstein, performeuse scandaleuse et femme libérée. Ida don’t cry my love dévoile par touches sensibles et personnelles un corps oublié dont l’esprit fantasque résonne encore dans les pensées et gestes de trois femmes d’aujourd’hui.
Et puis il y Le Sacre du printemps, ce mastodonte au parfum de scandale, signé Stravinsky et Nijinski, tant de fois réinventé par des générations de chorégraphes. La Sud-Africaine Dada Masilo, adepte du détournement irrévérencieux de ballet classique (du Lac des cygnes à Giselle), choisit de s’affranchir de l’original pour révéler cette prière angulaire de la danse occidentale depuis le point de vue d’une danseuse africaine. Son Sacrifice mêle la puissance de ce rituel russe païen aux danses du peuple tswana. Un pont spatio-temporel, qui renouvelle le regard critique posé sur cette œuvre mythique.

Jérôme-Bel—Isadora Duncan, Deutsches-Theater©Tanz im August- 2019, HAU Hebbel am Ufer, Camille Blake

Stéphanie Pichon

Biennale Danse Émoi,
du mardi 8 mars au mercredi 13 avril,
Limoges (87).
centres-culturels-limoges.fr