NIGOLAS GODIN

De ses débuts sous le masque de Shape2 (défunte époque du collectif Neurosystem) à son actualité avec Artús, le Lot-et-Garonnais a tracé un sacré sillon tout en musardant avec talent du côté de la photographie et de la vidéo. Avant le sabbat chez les anars, petite causerie hivernale.

Propos recueillis par Marc A. Bertin

Pour circonscrire Artús, pourrait-on tracer une ligne imaginaire reliant Sun O))) à Godspeed You! Black Emperor en passant par le folklore gascon et le principe de la transe ?

On pourrait très bien. Mais on pourrait aussi tracer plusieurs lignes imaginaires reliant Swans à Einstürzende Neubauten en passant par King Crimson et This Heat !
Une autre ligne, qui aurait des segments en commun avec la première, pourrait aller de Perlinpinpin Fòlc et Canicula à Hedningarna en passant par Pèire Boissièra et Pierre Arrius Mesplé.

Sur votre label, Pagans, on retrouve des formations œuvrant à la relecture des legs régionaux fricotant avec l’expérimental et l’improvisation, comme Sourdure ou Super Parquet. Une évidence ?

D’une évidence évidente. Le point commun entre la grosse majorité des groupes sortis sur Pagans, c’est l’utilisation du patrimoine culturel immatériel pour créer de la musique. Les textes et les mélodies sont arrangés, triturés, servent aussi de matériaux. Aucune limite n’est fixée. On s’est toutefois rendu compte qu’on avait besoin de connaître les artistes avant qu’ils atterrissent sur notre label. La grosse majorité sont des amis. On a besoin d’aimer beaucoup leur musique pour que ça devienne un disque sur Pagans. Alors de la musique traditionnelle avec des synthés modulaires, ça ne nous pose aucun problème.

Cerc, votre sixième album, a été enregistré à La Ferronnerie, à Jurançon, par Martin Antiphon de Music Unit. Pourquoi ces choix ?

La Ferronnerie, c’est chez nous, on partage ce local avec les copains du label À Tant Rêver Du Roi. On a déjà enregistré notre album précédent ici donc on ne s’est presque pas posé la question. Pour les deux albums précédant, on a enregistré et mixé quasiment nous-mêmes. On s’est rendu compte que ça prenait un temps monstre et que se mettre à mixer à 7 était vraiment problématique. Donc, cette fois-ci, ne voulant pas être au four et au moulin, on a trouvé intéressant de confronter notre musique à une vision extérieure. Martin avait mixé et masterisé l’album de Furie (avec Alexis et Pairbon, le batteur et le bassiste d’Artús) sortie chez À Tant Rêver Du Roi et on a vraiment aimé son travail et sa façon d’aborder l’enregistrement. Au final, il a enregistré, mixé et masterisé l’album !

Avec Cerc, exploration fantasmée du gouffre de La Pierre Saint-Martin, on frôle le concept album entre philosophie et spéléologie ?

Oui ! On frôle. Pour se préparer à fabriquer cet album, on est allé visiter la grotte de La Verna en Soule, une salle souterraine immense – qui communique avec le gouffre de La Pierre Saint-Martin par de longs boyaux – d’une surface de quatre hectares et demi, d’un volume de 3,6 M de m3 et traversée par une rivière. On s’est enfermé pendant des heures, dans le noir, dans une grotte à Peyrouse en Bigorre. On a pratiqué le rituel de la hutte de sudation. On a plongé loin dans l’exploration de notre corps à l’aide du mouvement sensoriel. On a tenté de questionner notre esprit, le monde des sens et celui des idées, de s’engouffrer dans les entrailles de la terre comme dans celles de nos cerveaux, d’illustrer dans notre réel l’allégorie de la caverne de Platon. On a tenté de se mettre dans des états particuliers pour travailler notre musique en se projetant dans les impressions, les souvenirs, les enseignements, les questionnements qu’ont éveillés toutes ces expériences vécues ensemble.

Vous vous produisez à l’Athénée libertaire. Seriez-vous indignes des Smac et autres scènes conventionnées ?

À Biarritz on joue à l’Atabal, à Agen on joue au Florida, à Périgueux on joue au Sans Réserve, à Talence on joue à l’Antirouille. Donc les Smac, on connaît, mais c’est vrai qu’à Bordeaux… jamais. Même pas en première partie. On a joué à l’I.Boat. Depuis très longtemps on oscille entre bar, salles des fêtes, Smac, caves, cabanes au milieu des bois, gros festivals, bateaux, châteaux en ruines… Et on aime ça, ne pas se cantonner à un type de salle, à une sorte de public ; je trouve que c’est plutôt sain. Donc en fait ton impression est une impression bordelaise. Et puis, on est hyper-content de venir jouer à l’Athénée libertaire !

Artús au Hellfest, mythe ou réalité ?

Pendant un moment, ça a été mythique. Puis, c’est devenu réalité. C’est une belle reconnaissance en tout cas pour les 20 ans du groupe (en 2020 en plus ! Dommage qu’on ne joue pas à 20h20…) et une belle visibilité pour la sortie de notre nouvel album.
En fait, c’est quand même mythique. Même un peu mystique !

« De la musique traditionnelle avec des synthés modulaires, ça ne nous pose aucun problème. »

Quelle place Artús occupe-t-il dans les identités musicales (sous alias Shape2) et visuelles de Nicolas Godin ?

Alors tu fais bien de mettre ça au pluriel ! Dans Artús – et dans un paquet de groupes –, les identités esthétiques, culturelles et donc musicales et aussi visuelles de chacun des membres influent forcement sur le groupe et sur chacun des membres. Et inversement. Même sans qu’on s’en rende compte. Quand je suis arrivé dans Artús, je ne connaissais rien aux musiques traditionnelles et au rock progressif par exemple. Deux des plus grosses influences du groupe. En revanche, j’ai apporté ma vision du rock, du bruitisme, l’intérêt pour les creative commons, la photo, la vidéo. Chacun apporte ses petites pierres pour former un immense tas de cailloux ! Par endroit, c’est bien entassé, rectiligne, propre et il y a des recoins un peu en vrac, avec des caillasses un peu en équilibre. Certains d’entre nous arrivent à être hyper-stables sur des endroits prêts à se casser la gueule et, pour d’autres, c’est l’inverse mais on change de rôles suivant les situations et les moments. Parfois on est assez proches pour tenir tous ensemble sur le même petit caillou en équilibre instable. C’est beau hein ! Mais c’est pas tout rose tout le temps. Comme dans n’importe quelle relation interpersonnelle. Les goûts, les désirs, les compromis, les partages… En fait, ça donne la musique qu’on joue. On avait du mal à la définir et à répondre quand on nous demandait quel style de musique on jouait. On a réfléchi. Et on s’est retrouvé assez prochse de ce qu’on appelle le Rock in Opposition (Henry Cow, Etron Fou Leloublan, Aksak Maboul…) aussi bien au niveau politique que musical. Bien sûr, il y a aussi des influences que personne ne va soupçonner… Ou au contraire, on va nous trouver des influences qui n’en sont pas. Ou pas directement. Par exemple, tu citais Sun O))) et Godspeed You! Black Emperor ; et bien ce sont des groupes qu’on n’écoute pas, ou très peu. Pour revenir à ta question, au niveau visuel, je m’occupe beaucoup de tout ce qui est photo et vidéo, aussi bien pour Artús que pour notre collectif Hart Brut. Benjamin Rouyer, notre sonorisateur, m’épaule beaucoup là-dessus. Ça va de photos et vidéos de reportage pendant les tournées aux photos de presse en passant par des clips et teasers. Et au sein de notre label Pagans, je suis aussi amené à gérer tous les visuels des réseaux sociaux et certaines pochettes de disques. Pour ce qui est d’Artús, c’est Thomas Baudoin – un des chanteurs d’Artús – qui réalise toutes nos pochettes. Au niveau musical, Artús m’a beaucoup modifié. Augmenté, je dirais. Je suis arrivé en batteur de noisy pop, amateur de bidouilles électroniques et de musique acousmatique, pour devenir en plus un grand amateur des rythmiques en 17/16 et des complaintes béarnaises. Et quand je dis Artús, je parle de chacun des membres. Quand on passe autant de temps avec des gens, on n’en sort pas indemne. Il n’y a pas un Artús qui ne m’a pas apporté quelque chose.

Artús + Miss Arkansas 1993, samedi 8 février, 19h, Athénée libertaire, Bordeaux (33).
www.atheneelibertaire.net

Cerc (Pagans), disponible le 27 mars.
pagans.bandcamp.com