À L’AUTRE BOUT DU FIL – Le temps fort dédié à la marionnette à Gradignan programme pointures du genre et jeunes compagnies à l’art hybride. Gros plan sur deux créations qui s’emparent du répertoire de texte.

À l’autre bout du fil agite toujours en novembre un monde artistique pointu et/ou féérique, où les formes les plus novatrices de la marionnette côtoient les maîtres du genre. La fournée 2021 ne fait pas exception : la grande Ilka Schönbein, souvent invitée au T4S, revisite les contes de Grimm, quand la jeune compagnie Les Chevaliers d’industrie présente Lazarus, leur tout premier spectacle entre théâtre, marionnette et magie.

De la magie surgira aussi, avec la pièce de Yann Frisch. Marine Mane, elle, crée Les Poupées, performance inspirée de la vie de l’artiste Michel Nedjar, et les Anges au plafond réinventent l’amour dans une grande fresque totale (Le Nécessaire Déséquilibre des choses). Dans ce foisonnement, deux propositions s’appuient sur des textes du répertoire classique, tout en explorant chacune, des chemins hors cadre.

© Christophe Loiseau – Exposition Unima

Hamlet, Shakespeare, rien que ça. La compagnie Émilie Valantin, qui s’impose depuis 35 ans comme une troupe phare du genre, ose le très grand classique dans une nouvelle lecture – pas la première – où Hamlet serait femme. Dans ce Hamlet manipulé(e), c’est Claire Harrison-Bullett, comédienne anglaise capable de jongler entre les langues, qui l’incarne, entourée de grandes marionnettes, personnages dont les voix surgissent de l’au-delà. Le spectre du père assassiné, interprété par Jean Sclavis, joue les chefs d’orchestre et manipule tous les autres protagonistes-mannequins, en magnifiques costumes élisabéthains : la reine Gertrude, le roi Claudius, les courtisans, le fossoyeur et bien sûr Ophélie…. Manipulateur au sens propre comme au sens figuré, il est celui qui aussi instille le doute dans l’esprit endeuillé du fils/de la fille, du roi du Danemark, et rend vivante cette fresque aux marionnettes à taille humaine.

La créatrice du Théâtre de l’Entrouvert, Élise Vigneron, opte pour sa part pour l’intime, la fable, le poétique, en adaptant La Mort de Tintagiles, un petit drame pour marionnettes de Maeterlinck, écrit au début du xxe siècle. L’Enfant, c’est lui, Tintagiles, petit être sans paroles, marionnette toute blanche, d’abord guidée par de longs fils blancs, puis libérée. Ygraine, sa sœur, jouée par une comédienne de chair et de sang, l’accueille sur l’île, sentant peser la menace sourde de la reine mère, celle qui stérilise tout sur son passage. Lorsqu’elle recueille et emmène Tintagiles, celui-ci n’a plus besoin d’être suspendu aux fils.

La marionnette-enfant, libérée, se meut alors dans un corps à corps délicat avec la comédienne. Les spectateurs sont invités à vivre au plus près ce conte de l’enfance, installés à même le décor, au sein d’une scénographie qui se construit et se déconstruit au fil de la pièce. « Pour moi la marionnette est l’endroit où on peut accéder au langage, sans forcément passer par les mots. La marionnette, les matières, le travail gestuel permettent d’ouvrir des champs », explique Élise Vigneron. La création sonore ciselée et la puissante relation entre la comédienne et l’enfant manipulé ajoutent à la poésie irradiante de cette fable initiatique.
Stéphanie Pichon

À l’autre bout du fil,
Du mardi 2 au samedi 27 novembre, Théâtre des Quatre Saisons, Gradignan (33). www.t4saisons.com
Hamlet manipulé(e), Cie Émilie Valantin,
Mercredi 10 novembre, 20h15.
L’Enfant, mise en scène, scénographie et jeu : Élise Vigneron,
Du mardi 23 au mercredi 24 novembre, 19h et 21h.