NAOMI MUTOH

Pièce chorégraphique en apnée, Ama rend hommage aux pêcheuses traditionnelles japonaises. Un trio de butō emmené par l’ancienne danseuse de Carlotta Ikeda.

Les estampes japonaises rendent souvent hommage à ces femmes aux longs cheveux noirs, seins nus, posées sur les rivages telles des sirènes. Les pêcheuses japonaises, les ama (littéralement « femmes de la mer »), oeuvrent depuis des millénaires, et continuent encore, pour certaines, à travailler en apnée dans les eaux de l’océan. Malgré le danger. Malgré la dureté des conditions de travail. Drôle d’obstination anachronique à l’heure des technologies du xxie siècle, mais ô combien exotique. Ne figurent-elles pas d’ailleurs sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco ?
Naomi Mutoh, chorégraphe de butō, installée à Bordeaux, longtemps danseuse de Carlotta Ikeda, a eu envie de plonger avec elles dans ce monde subaquatique et mystérieux. « Au Japon c’est devenu des figures mythiques, il y a même des fausses ama qui plongent pour les touristes ! » Pour elle, ces ama continuent une tradition mais marquent aussi l’envie – le besoin – de toute une génération post-Fukushima de revenir à l’essentiel, de se débarrasser du superflu. « La persistance de cette pratique marque une sorte de retour à la source, à l’authenticité. C’est une vraie expérience physique et spirituelle, qui après la catastrophe de Fukushima, pousse les gens à retrouver des valeurs de communauté et de liens humains. »
Inspirée par les estampes, souvent érotiques, d’Utamaro, la chorégraphe a travaillé avec son comparse de toujours, le musicien Laurent Paris, ancien membre du groupe SPINA, qui avoue avoir cherché à explorer cette dimension océanique. « On joue des métamorphoses, avec la lumière, le son, les corps, il y a des changements d’états de situations », explique-t-il, précisant que le projecteur, emprunté à l’Opéra de Bordeaux, crée des teintes bleues et vertes aquatiques. La musique joue des contrastes, « la lenteur est d’autant mise en valeur qu’elle se fait sur des rythmes effrénés ».
Ce voyage chorégraphique en eaux profondes peut être pris au premier degré, comme expérience physique du ralentissement et de la matière aqueuse, tout autant que renvoyer à des symboliques : plongeon dans l’inconscient, errement dans le monde des rêves. Maquillées de blanc, les trois danseuses reviennent à un butō des origines. En culotte de coton et collier de perles, cheveux de jais lâchés et lunettes de piscine sur les yeux, elles semblent prises dans les eaux, mouvements ralentis, sons étouffés. À la recherche de ce qui est précieux, les perles. Le butō, danse des limbes, s’y prête particulièrement. « On travaille sur cette sensation d’apesanteur qui apparaît dans la mer. En butō on pratique la lenteur mais aussi la matière entre les corps. On prolonge l’utilisation du corps comme énergie, cela dépasse la peau et évoque la matière épaisse entre les danseuses. »
Naomi Mutoh a toujours traversé dans ses créations une danse des sensations où la figure féminine se meut avec puissance et sensibilité. Les trois danseuses – Maki Watanabe, Yumi Fujitani, Naomi Mutoh – sont toutes des butoka aguerries, formées chez Carlotta Ikeda ou auprès de Kazuo Ono. Ama continue cet engagement chorégraphique exigeant, discret et tenace de la compagnie Medulla.

Stéphanie Pichon

Ama, les pêcheuses de perle, Cie Medulla,
du jeudi 16 au vendredi 17 janvier, 19h30, La Manufacture-CDCN, Bordeaux (33).
Weekend-Dance, du samedi 18 au dimanche 19 janvier.
Masterclass, lundi 6 janvier, 10h-12h30.
Danse sur le Campus / DAPS, mercredi 22 janvier, 18h-21h,
salle de danse du COSEC.
www.lamanufacture-cdcn.org
du mardi 12 au vendredi 15 mai, 20h, Glob Théâtre, Bordeaux (33).
www.globtheatre.net