LA TÊTE DANS LES NUAGES

Qui mieux que Sonia Kéchichian, directrice du Théâtre d’Angoulême, pour faire l’article sur la 25e édition du festival jeune public ? Spoiler alert : la Pat’Patrouille ne sera pas sur les bords de la Charente.

Propos recueillis par Marc A. Bertin

Au-delà du symbole, une 25e édition, ça doit quand même faire quelque chose ?
Bien sûr car il existe peu de festivals jeune public inscrits dans un temps aussi long. Une telle longévité nécessite une perpétuelle adaptation à la créativité au fur et à mesure des années. Je suis la première surprise et fort heureuse d’être là pour cette édition. La Tête dans les nuages a été le premier festival « jeune public » créé par une scène nationale, or ce n’est pas rien de perdurer et d’avoir encore du sens. Toute l’équipe se réjouit de présenter cette 25e affiche. Modestement, les métamorphoses que j’ai souhaitées étaient, d’une part, le redéploiement, deux semaines contre une jadis, et, d’autre part, une ouverture à la jeunesse et non à l’enfance ; il y a une création avec des esthétiques spécifiques pour la jeunesse, c’était donc nécessaire. On élargit à toute la famille, des plus petits aux plus grands.

APoils ©JeanLouisFernandez

12 spectacles et si cela n’était pas suffisant : une exposition, un atelier découverte « Arts plastiques » avec l’école d’art GrandAngoulême, un café art sensibilisation plastique et quatre journées professionnelles (3, 4, 7 et 8 mars). C’est une sacrée pièce montée cette affaire !
On a une super équipe avec un grand appétit et je ne suis pas la seule gourmande ! En termes de spectacles, on reste dans la moyenne : avant entre 8 et 10, cette année, 12 ; ce n’est pas une grosse inflation. Un temps dédoublé pour les journées professionnelles, c’est normal voire nécessaire. Notre nouveau format le permet. Quant aux collaborations, nous les apprécions, nous comptons de nombreux partenariats sur le territoire. Alors, qui sait, peut-être ai-je bien monté ma chantilly ? Plus sérieusement, on en a besoin. La Tête dans les nuages, c’est un temps de fête, de partage, au-delà des spectacles, pour mieux comprendre ou prolonger la réflexion. L’appétence du public incarne un sursaut de vie.

Des Belges (Solot et De Candido), des Néo-Aquitains (La Boîte à Sel, Sine Qua Non Art, le collectif OS’O), des nationaux (Cie Tourneboule, La Cie S’Appelle Reviens, Alexandra Tobelaim)… Comment monte-t-on un programme ?
Je ne choisis que des spectacles que j’aime selon le seul critère valable : le coup de coeur. Tous ces projets nous font rêver et tant mieux car nous faisons le pari de la création et de la diffusion. Au bout de 25 ans, une forme de notoriété se cristallise et les sollicitations viennent alors naturellement. Beaucoup veulent en être. Après, une programmation, c’est une question d’équilibre : spectacles d’ici et d’ailleurs ; spectacles selon les âges ; diversité des disciplines — peu de théâtre seul car beaucoup de propositions sont des formes hybrides dans l’air du temps — ; alliage d’émergence et de noms reconnus ; et un regard plus que bienveillant, attentif, sur les compagnies néo-aquitaines. Petite fierté, Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ?, de Pierre Solot et Emmanuel De Candido, qui ouvre le festival est lauréat du prix des Lycéens Impatience 2020 ; il n’était pas récompensé lorsque je l’avais vu.

Pourquoi depuis quinze ans l’offre jeune public est-elle aussi foisonnante ? Nouvelle génération de plumes et de talents ? Crise économique poussant vers des formes moins dispendieuses ? Réel engouement du public ? Pédagogie payante des lieux de diffusion ?
Impossible d’apporter une réponse unique. Je pense que le jeune public est enfin sorti du ghetto. De plus en plus d’artistes effectuent d’incessants allers-retours entre jeune public et grand public, d’autres migrent de l’un à l’autre. Enfin, le jeune public est pris au sérieux. Pour paraphraser Olivier Letellier, qui va prendre la direction des Tréteaux de France, centre dramatique national, « c’est le tout public qui est excluant contrairement au jeune public, plus audacieux dans ses approches et ouvert à tout le monde ». L’évolution est notable dans la création. Tout a changé, le regard des artistes, des pros et du public.
Dorénavant, le jeune public n’est plus un sous-genre méconnu. Les artistes jeune public sont considérés comme de vrais artistes. Dernier point, et non des moindres, l’aspect financier. Les petites formes jeune public coûtent plus cher car elles rapportent moins. Elles ont des budgets conséquents, des temps longs de fabrication. L’argument économique est battu en brèche et l’ambition se loge souvent ailleurs qu’on ne le croit…

« Jeunesse et résonance ou le plaisir partagé », tel était le projet défendu avant votre nomination en octobre 2019 à la direction du Théâtre d’Angoulême.
La question de la résonance, c’est celle avec un territoire précis, avec un type de population, avec la création, mais aussi avec le passé. Je veux ouvrir les portes de ce théâtre à tous les publics, présenter des esthétiques diverses sur nos plateaux. Tous ces volets s’inscrivaient dans une nécessité. Non celle d’une révolution à marche forcée, mais d’une
évolution à pas doux. Entre transition et tranquillité. La jeunesse est le fil conducteur de mes envies, y compris de jeunes artistes au plateau.

Que ne faut-il absolument PAS rater ?
Je déteste distinguer les artistes, toutefois, une chose à laquelle je tiens particulièrement cette année, c’est In-Two, présenté dans l’espace public [devant le conservatoire de GrandAngoulême, place Henri-Dunant, NDLR]. 3 boîtes de transport abritant un comédien ou une comédienne. Deux lumières : rouge et verte. Un spectateur ou une spectatrice pénètre la boîte. Une cloison permet simplement d’apercevoir un œil, une main, une bouche. Alors, le comédien ou la comédienne choisit une histoire et chaque histoire est conçue tel un secret raconté en 5 ou 8 minutes. C’est magique et intime, réalité et fiction se mêlent sur le ton de la confidence car, avant de partir, on se doit, à son tour, de dire un secret. J’espère avoir 2 à 3 propositions en plein air l’an prochain pour que la fête soit aussi belle hors les murs.

La Tête dans les nuages,
du mercredi 2 au samedi 12 mars, Angoulême (16).
www.theatre-angouleme.org