CINÉMA RETROUVÉ

Face à l’absence d’une cinémathèque, l’offre autour du cinéma dit « de patrimoine » est bien fragile pour une ville de la taille de Bordeaux. Porté par Julien Rousset, cet ambitieux projet ose en salle projections mensuelles de classiques ou de raretés en copie restaurée.

Propos recueillis par Marc A. Bertin

Quelle est votre définition du cinéma de « patrimoine » ?

Si l’on se réfère à la définition du CNC, ce sont les œuvres qui vont du muet à 1990. Dans l’inconscient collectif, on entendra souvent le vilain terme de « vieux film ». De mon côté c’est tout simplement l’histoire du cinéma mondial et la façon de gérer sa médiation à l’ère numérique afin qu’elle reste vivante ! Comme tous les autres arts, sa pérennité passe par des variables scientifiques, économiques et esthétiques. Depuis l’émergence des cinémathèques et les actions de Martin Scorsese, l’idée que les films ne sont pas impérissables s’est imposée. Les techniques numériques ont totalement changé la donne en termes de restauration, mais pas de préservation : un disque dur est moins fiable qu’une copie pellicule 35 mm. Cela a aussi eu l’avantage de rebattre les cartes de l’histoire du cinéma : revoir les films, réviser les hiérarchies et les théories critiques. Trouver aujourd’hui sur le marché plus de films de Lucio Fulci en HD que ceux de Howard Hawks, c’est un vrai débat de cinéphilie ! Donc,
la question essentielle, comme toujours, reste celle de la pédagogie. Le flux d’images ininterrompu dans lequel on vit impose des actions de transmission un peu articulées.

Le cinéma de patrimoine traverse une situation paradoxale : invisible à la télévision comme sur les plateformes et objet de restauration amoureuse en tirage ultra-limité. Proposer des séances en salle, est-ce un geste romantique ou un contre-pied à l’air du temps ?

La notion de cinéma de patrimoine est devenue globalement légitime. Le travail reste énorme dans certains pays où les conditions de préservation ont été catastrophiques et où il n’y a pas de fonds publics, ni privés, pour restaurer les films. Reste effectivement le problème épineux de la diffusion. Le support physique reste idéal en termes de qualité éditoriale, mais on voit bien qu’on se dirige vers un marché de niche destiné aux cinéphiles. Estimons-nous heureux, contrairement à beaucoup d’autres pays, que cela existe encore et que les pouvoirs publics soutiennent les éditeurs vidéo. La visibilité des films restaurés est surtout confrontée aux nouvelles pratiques de visionnage et aux logiques de rentabilité.

Les nouveaux « robinets à films » que sont les plateformes dématérialisées jugent le patrimoine trop peu rentable. Netflix fait clairement une opération d’image en acquérant quelques Truffaut et Chaplin. Donc le risque, c’est de créer une génération ignorante de l’histoire du cinéma.

Le modèle des chaînes TV thématiques payantes, garantes jusqu’à présent d’une diffusion digne de ce nom des films de patrimoine, est en déclin.
Les salles, les ciné-clubs et les festivals (comme Lumière à Lyon) restent finalement des moyens pertinents pour revoir les films restaurés, dans un geste collectif qui est propre au cinéma. Sans pour autant échapper à la logique de rentabilité à la suite de la crise sanitaire qui a mis la distribution salle en danger.

Qui dit patrimoine dit cinémathèque. Est-ce un manque en Nouvelle- Aquitaine ?
Si l’on considère un territoire comme celui de la Nouvelle-Aquitaine et qu’il n’y a rien entre Paris et Toulouse : oui ! Heureusement, d’autres acteurs font le travail depuis de nombreuses années, que ce soit Utopia, le Jean Vigo à Pessac (unique salle classée « Patrimoine et répertoire ») ou l’association Monoquini. Mais il serait temps et légitime qu’une structure adhérente à la Fédération Internationale des Archives du Film émerge chez nous. On peut rappeler que la Cinémathèque de Nouvelle- Aquitaine existe à Limoges, mais a uniquement vocation à collecter les archives régionales. Cinéma retrouvé sera un petit test pour voir s’il y a une demande du public à Bordeaux. Il faut louer le cinéma Utopia d’être partant pour héberger ce type d’action et la revue Positif d’avoir proposé son partenariat.

Que trouvera-t-on au menu de Cinéma retrouvé ?

L’idée c’est de montrer à la fois des classiques et des raretés du cinéma mondial, toujours en copie restaurée. Et d’attraper, parmi les nombreuses ressorties nationales, celles qui ne trouvent pas leur place dans l’exploitation bordelaise. Démarrer par Pandora, c’est comme un cahier des charges : un grand classique un peu oublié parce qu’exploité illégalement depuis des années dans des copies atroces. Le revoir sur grand écran dans toute la splendeur de son Technicolor, c’est un choc. On passera ensuite par le Japon avec des films totalement inédits de l’unique réalisatrice nippone des années 1950, Kinuyo Tanaka, proche du travail de Yasujiro Ozu. Puis un film qui me tient particulièrement à cœur, La Lettre inachevée de Mikhaïl Kalatozov (reconnu pour Soy Cuba), qui déjoue une commande à la gloire des géologues soviétiques pour muer en un implacable survival forestier dont chaque image est un chef- d’œuvre absolu ! Et pour la suite, j’aimerais tisser des liens avec des festivals (Lumière, Cannes classics), des revues (Revus et corrigés) et des distributeurs vidéo (Spectrum et son travail sur l’histoire du cinéma de Hong Kong par exemple) actifs sur le marché du patrimoine.

Un premier rendez-vous avec Ava Gardner, comment refuser ?

C’est effectivement une offre qu’on ne peut pas refuser, comme on dit dans Le Parrain ! Je suis plutôt de l’école Barbara Stanwyck, mais Ava Gardner a été une des premières à casser le moule de femme fatale dans lequel Hollywood l’avait coincée. Ceci sans y laisser sa peau, comme Jean Harlow ou Marilyn Monroe, ni devenir folle comme Gene Tierney, mais en s’exilant en Espagne alors en plein franquisme ! Elle assume son statut de femme libre de ses choix et largue même Frank Sinatra au passage. Pandora est un film d’esthète, une fantasmagorie surréaliste qui l’a littéralement révélée à elle-même. Chacun de ses gros plans est absolument inoubliable !

Pandora, jeudi 20 janvier,
Rétrospective Kinuyo Tanaka, soirée d’ouverture
dans le cadre de Cinéma retrouvé, jeudi 17 février,
La Lettre inachevée, jeudi 17 mars, Cinéma Utopia, Bordeaux (33).