À CORPS – Ça commencera par une rave post-catastrophe autour de Rone signée La Horde et se clôturera par une conférence de Sphincterography par Steven Cohen. Après deux ans de régime sec et distancié, la cuvée 2022 du festival pousse les curseurs au maximum. Jérôme Lecardeur, directeur du TAP, co-organisateur du festival avec l’Université de Poitiers et le centre d’animation de Beaulieu, évoque une programmation du réconfort, du plaisir des corps dansants et, aussi, de la vulnérabilité.
Propos recueillis par Stéphanie Pichon

Exclusif – Spectacle “Room with a View” au théâtre du Châtelet à Paris le 4 mars 2020.

Après deux années sans festival – une édition annulée, une réservée aux professionnels – qu’était-il primordial d’affirmer ou de réaffirmer dans cette édition des retrouvailles ?

Tout ce que le festival À Corps défend – faire vivre un corps poétique, qui n’est pas une barrière mais au contraire une zone de contact – a été mis à mal ces deux dernières années par une suspicion biologique, et à un niveau jamais atteint ! Au point même que le corps du public n’avait plus droit d’approcher le corps des artistes, et l’édition 2021 a été réservée aux seuls professionnels. Ces deux dernières années, nous avons été dans un rapport au corps malade, au corps de l’autre devenu étranger. Or, cette parenthèse n’enlève rien aux convictions d’À Corps, que je partage avec Isabelle Lamothe, de l’Université de Poitiers, qui a créé « la bête » il y a trente ans. Donc, pour revenir au programme, nous avions envie que ce corps, que nous croyons joyeux et ludique, soit un vecteur pour croiser notre rapport à la nature, au sport, à la musique, au plaisir de danser, voire de revenir à ce sens archaïque : le simple fait de se tenir debout.

Vous avez toujours revendiqué d’être non pas un festival de danse, mais un festival sur le corps et ses représentations. Comment ces dernières ont-elles été affectées pendant ce laps de temps ? Y a-t-il quelque chose à réparer?

Après ce que nous avons vécu pendant deux ans, cette fracture impensable, inimaginable peu de temps avant, qui a bouleversé un certain ordre mondial, il fallait réfléchir en termes de programmation, à la façon dont ce traumatisme, dont les effets les plus profonds sont encore à venir, nous affectait. Il y avait un besoin de réconfort. J’ai essayé de marteler ce mot à toute mon équipe, pour qu’il y ait ce désir qu’une maison publique comme le TAP soit aussi un endroit de réconfort, de retrouvailles, où nos corps n’auraient pas à être en guerre les uns contre les autres.

«J’adore ce nouveau champ de représentations du corps où on ne sait plus de quel corps on parle. Le nôtre ? Celui qu’on vient de s’acheter ? »

Cette édition semble plus que jamais marquée par la jeunesse, qui on le sait, a vécu ces deux années de pandémie, peut-être encore plus durement que les autres. Ainsi le festival, qui invite des compagnies étudiantes nationales et internationales, ouvre sur Room with a View de La Horde, une pièce post-catastrophe autour du DJ Rone et se termine par GONG !, qui se situe entre un concert et une comédie musicale du groupe Catastrophe. Cette jeunesse semble prise entre une grande lucidité sur l’état du monde à venir, et le besoin de faire encore, malgré tout, communauté dansante, vivante.

Effectivement cette édition commence avec La Horde, et ce spectacle de cette jeunesse, aux prises avec la musique live, qui s’engage sur les ruines du monde. Et si on ressent effectivement cet effet de masse [ils sont seize danseurs au plateau, NDLR], cette communauté fortement reliée, la pièce tire quand même vers un côté sombre. Quant à GONG !, c’est une forme de comédie musicale qui dit : il faut continuer à danser et chanter ! On n’a pas le choix. Si on veut rester vivant, c’est fondamental. Et cela dit quelque chose effectivement, de notre désir, dans cette édition d’À Corps, de terminer en joie.

Be Arielle ©Mathilda Olmi

La journée d’étude, co-organisée avec l’Université de Poitiers, ouvre la première semaine de festival sur la question de la vulnérabilité. Est-ce une autre manière de s’affirmer au monde dans ce contexte précaire, anxiogène ? Qu’il y ait certes de la vie, des retrouvailles, de la joie, mais aussi une acceptation de la vulnérabilité, que l’on retrouve dans le travail de l’artiste Steven Cohen et sa pièce iBall.

Steven Cohen met certes en œuvre une hyperfragilité, une vulnérabilité, parfois dans des contextes hostiles – et il en a payé le prix [il a été condamné après une performance au Trocadéro, NDLR] –, mais il y a aussi une force insensée dans le fait de s’afficher de cette manière-là. Sa conférence Sphincterography, que nous accueillons en fin de festival, reparle de toutes ces expériences qu’il a faites dans le monde entier. Celle qui m’a peut-être le plus bouleversé sur cet aspect de la vulnérabilité, c’est sûrement celle de Vienne, où, perché sur ses hauts talons et avec une brosse à dents de 3 mètres de long, il frottait les pavés, ceux-là mêmes qui l’avaient été par les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Et il le fait avec un gros diamant dans le cul, qui renvoie au stéréotype sur l’argent, il arrive à faire ça avec cet humour juif. C’est un petit homme tout malingre, n’importe qui pourrait lui faire très mal très vite, par ailleurs personne ne le fait. Mais il arrive à sublimer cette vulnérabilité avec son discours mémoriel poétique et flamboyant.

Cette question de la vulnérabilité est aussi abordée dans Be Arielle F. de Simon Senn, artiste suisse peu vu encore en France, qui ne vient pas du champ de la danse. Avec cette pièce, où il se revêt, au sens propre, d’un corps de femme, il met à nu ses doutes, ses questionnements, ses sensations.

Simon Senn, c’est un peu mon fétiche cette année, parce que son travail touche à quelque chose de très personnel, à ma conviction de l’évolution du corps contemporain. Dans Be Arielle F., il achète un corps de femme sur le web, pour une poignée de cerises. Puis il va chercher la femme à qui appartient ce corps, et il la trouve ! Elle est aux antipodes de ce qu’il est. Il arrive à la faire intervenir en live sur le plateau, et c’est incroyable. Tout à coup, ce jeune homme plonge dans le corps virtuel de cette femme, jusqu’à la retrouver dans le réel. C’est à la fois une position naïve, troublante et savante. J’adore ce nouveau champ de représentations du corps où on ne sait plus de quel corps on parle. Le nôtre ? Celui qu’on vient de s’acheter?

iBall ©Pierre PLANCHENAULT

À Corps le réaffirme sans cesse, il n’est pas un festival de danse, mais un festival sur les représentations du corps. Cette année encore sont programmés des formats hybrides et des pièces, comme L’Étang de Gisèle Vienne, qui tirent véritablement vers le théâtre.

Oui, on programme aussi du théâtre, surtout quand le corps est un vecteur aussi puissant que le texte. Le jeu, l’ordre de mise en scène voulu par Gisèle sont très prégnants et nous mettent dans un état d’engourdissement, dans un temps étiré : elle nous contraint par un état de tension, par le son, la lumière, le côté claustrophobe… claustrophile. La présence des corps y est fondamentale. Les deux comédiennes, Adèle Haenel et Henrietta Wallberg, y sont formidables. Et Adèle Haenel, en venant sur un plateau de théâtre, en se mettant dans un état de vulnérabilité, prend une dimension de très grande comédienne.

Beaucoup d’artistes de l’édition 2022 sont déjà venus au festival À Corps. Est-ce important pour le public d’avoir accès à une continuité du travail des artistes ?

Oui, on a plaisir à le faire, même si on pourrait le faire encore plus. Mais, du moins avec les compagnies régionales, on crée des fidélités pour dessiner un vrai paysage artistique, avec des lignes fortes. On l’a fait avec François Chaignaud lorsque sa compagnie était dans la région — même s’il continue de venir au TAP —, on le fait aujourd’hui avec Steven Cohen, cet artiste sud-africain si singulier, installé désormais à Bordeaux. Lorsque Benjamin Bertrand s’est installé ici, on l’a suivi en production déléguée sur ses pièces, et il est encore présent cette année (La Fin des forêts). Dans un genre très différent, on présente aussi le travail de La Tierce, compagnie bordelaise, pour la deuxième année consécutive (22 ACTIONS faire poème) ou celui de Bora Wee et Julien Lepreux (Je vous écoute). Thomas Ferrand (Balades botaniques) est déjà chez nous depuis trois ans, Olivia Grandville (Débandade), nouvellement à la tête du CCN de La Rochelle, a déjà beaucoup montré son travail ici. Donc oui, c’est un vrai plaisir d’accueillir les pièces d’un même artiste, plusieurs années de suite.

Festival À Corps, du jeudi 31 mars au samedi 9 avril, TAP
Université de Poitiers et centre d’animation de Beaulieu, Poitiers (86)
festivalacorps.com