Lauréats du 1er prix EUROPAN sur le site de Bassens, les trois fondateurs de KENO Architectes sont au démarrage de leur activité. Ils partagent une vision plurielle, entre architecture et urbanisme, résilience et optimisme. Par Benoît Hermet

Rendez-vous est pris dans les locaux de l’agence, une maison discrète sur les hauteurs de Cenon. Au bout de la rue s’élèvent les tours HLM de Palmer avec à leur pied le Rocher du même nom, salle de concerts aux façades rouges signée Bernard Tschumi. La rive droite de la Garonne, un « territoire d’avenir » aux yeux du trio KENO Architectes. Un espace encore ouvert malgré les constructions qui se multiplient, avec ses friches, ses parcs et ses habitats populaires ; sans doute plus pour longtemps vu l’inflation des prix sur la métropole bordelaise ! Mikhalis et Théodossis Montarnier ont fait leurs études à Bordeaux, Paul de Cathelineau à Rouen. Ils ont voyagé et travaillé dans plusieurs pays, en Espagne, aux Pays-Bas, au Japon… « Nous avons une culture commune de la découverte qui a forgé notre manière d’aborder l’architecture. » Keno, en grec, signifie le vide, l’espace entre toutes choses qui permet le renouvellement. « Un projet est comme une page blanche », disent-ils encore.

Renouveau portuaire à Bassens

Les trois architectes de 28 ans ont gagné récemment le 1er prix EUROPAN pour le site de Bassens / Bordeaux Métropole, avec le paysagiste Kevin Michels. Depuis plus de trois décennies, ce concours européen sur des projets urbains d’envergure a révélé des architectes aujourd’hui très connus, comme Jean Nouvel, Dominique Perrault ou Djamel Klouche. La particularité d’EUROPAN est d’être accessible aux professionnels de moins de 40 ans même s’ils n’ont pas encore de références.

Le projet de KENO Architectes porte sur la requalification de la zone industrielle et portuaire de Bassens, rive droite de la Garonne. Bordeaux Métropole, le Grand Port Maritime, la commune de Bassens et le Grand Projet des Villes (1) ont sollicité plusieurs agences pour réfléchir à l’évolution future de cet immense secteur de 340 hectares. Le site Mikhalis et Théodossis Montarnier, Paul de Cathelineau. regroupe des entreprises comme Michelin, Lafarge, Lesieur, ainsi que le terminal portuaire géré par le Grand Port Maritime. L’une des problématiques est notamment de créer une continuité végétale reliant les coteaux à la Garonne, accessible aux habitants de Bassens et Bordeaux Métropole. Dans son étude, KENO Architectes propose de travailler avec le « déjà-là » : adapter les bandes routières pour permettre l’accès à des mobilités douces ; créer un centre de vie pour les routiers, une cantine solidaire pour les employés des entreprises ; dépolluer certains sols grâce à des bassins végétalisés…

La première étape sera de renouer des liens entre usagers à travers des manifestations éphémères comme un festival. KENO Architectes s’inspire aussi d’expériences menées dans d’autres ports : des containers pliables
à Rotterdam, pour libérer de l’espace et proposer d’autres activités, ou la base sous-marine de Saint-Nazaire, qui a reconstruit une dynamique à travers la culture. « Nous voulons faire la ville avec les industries créatrices d’emplois et les accompagner vers de nouvelles formes d’économies », expliquent les architectes, à l’image du Grand Port Maritime de Bordeaux qui a démarré sa transition énergétique et écologique.

De la ville à l’habité

Depuis mars, KENO Architectes fait aussi partie des 22 lauréats accompagnés dans l’appel à manifestation d’intérêt national, initié par le ministère de la Culture et celui de la Transition écologique. Le but est d’inventer les logements de demain, plus vertueux et durables. Le projet de KENO Architectes, réalisé avec le bailleur social Domofrance, sera de reconstruire un ensemble HLM sur la commune de Lormont, avec des enjeux sur la résilience des terrains, le réemploi des matériaux ou la renaturation des espaces. « Le logement est devenu un produit financier.

Or il doit être un produit de nécessité. Toute la chaîne de construction doit être repensée », expliquent les architectes. « Nous pensons qu’il faut une vision de la ville plus collective et moins normalisée car les réglementations constituent des freins à l’expérimentation. Dans notre pratique, l’architecture et l’urbanisme se nourrissent mutuellement, toutes les échelles nous intéressent, de la ville à l’habité. »

Dans cette démarche globale, KENO Architectes s’entoure de partenaires innovants comme le centre de recherche NOBATEK. « Les crises que nous traversons imposent de revenir à des valeurs plus locales et plus manuelles, plus économes aussi », poursuivent les trois architectes. L’agence souligne également la difficulté d’accès à la commande publique, citant des pays comme la Belgique qui impose de jeunes architectes dans les concours. Même s’ils ne sont pas lauréats in fine, c’est l’occasion pour eux de s’exprimer et de se faire connaître – ce qu’apportent des compétitions comme EUROPAN ou les appels à manifestation d’intérêt.

En parallèle de ces études sur le long terme, KENO Architectes entreprend ses premières réalisations – un restaurant en Normandie, un tiers-lieu en Gironde, des rénovations de maisons –, se confrontant aux réalités du métier, avec toujours cette idée de prendre en compte la nécessité d’usage pour parvenir à l’essentiel.

keno.archi

(1) Qui réunit les communes de Bassens, Lormont, Cenon et Floirac.