CLARA DENIDET – Depuis plusieurs années, c’est régulièrement dans les Pyrénées-Atlantiques que l’artiste porte ses pas et y établit son atelier. Les œuvres de « Ræbouter » quittent le Bel Ordinaire de Pau – où elles ont été peaufinées – et cheminent au MI[X] de Mourenx.

Sur une intuition, chercher et trouver « rabouter » et « rebouter » dans le dictionnaire. Emprunter au premier verbe l’action d’assembler et l’associer à la guérison induite par le second. Enfin – et c’est l’un des nombreux actes de bricolage que l’on peut relever –, mettre l’e dans l’a. Voilà : Clara Denidet a créé le verbe « ræbouter ».

Vœux,Ræbouter, CEAAC Strasbourg, 2021 ©Pierre_Frigeni

Avec cette invention, l’artiste trace des passages secrets entre le fief bien protégé de l’art et de l’artisanat ; utilise tous les moyens pour détourner les catégories figées de l’expert et du profane, du beau et du rafistolé ; lie les gestes élémentaires aux pratiques artistiques consacrées. « La fonction de l’artiste est fort claire : il doit ouvrir un atelier et y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient » écrivait en 1988 le poète Francis Ponge dans Méthodes.

Son vœu est exaucé : les œuvres de Clara Denidet germent dans des objets et matériaux du quotidien (tapis, vêtements, gravats, chiffons…) endommagés, usés ou simplement délaissés qu’elle met bout à -bout, ou tisse, dont elle souligne l’ordinaire et colmate ostensiblement les trous. Ses productions prennent forme sous ses deux mains pensantes ou lors de moments collectifs qu’elle initie, désireuse de constater les ricochets qu’ils peuvent provoquer. Les œuvres lancent la conversation et invitent à la confidence, prodiguent attention et soin et contribuent à réhabiliter ces derniers. À en faire des actes véritablement politiques, créateurs.

Au sein du MI[X] (qu’elle avait découvert en 2020), l’artiste installe le second volet de « Ræbouter », exposition précédemment montée au CEAAC (1) de Strasbourg. Centre culturel situé au cœur de Mourenx, le MI[X] abrite une médiathèque, un espace numérique, le CCSTI (2), un musée d’art modeste créé par Hervé di Rosa (fondateur du musée sétois du même nom), une compagnie de théâtre, un cinéma, un bistrot et une galerie d’art contemporain qui accueille en moyenne six expositions par an. C’est dans cette galerie que se déploie un ensemble d’œuvres précédemment créées par Clara Denidet, étoffé de nouvelles pièces réalisées au printemps au Bel Ordinaire, coproducteur de l’exposition.

Visibles, Ræbouter, CEAAC Strasbourg, 2021 ©Pierre_Frigeni

La pièce Les Ambulantes, notamment, a pu y être assemblée et terminée. «Je menais depuis longtemps une recherche en lien avec les métiers itinérants, les “petits” métiers, ceux qu’on appelle les “gagne-misère” et l’idée est née de créer un atelier itinérant de réparation », explique Clara Denidet. C’est une charrette de bois et d’acier initialement conçue en Alsace puis développée avec les élèves de l’option art du bois, dans le cadre d’une résidence au sein du lycée professionnel François-Mitterrand de Château-Chinon.

L’atelier met au jour ces « ouvrages de dames » cantonnés à l’espace privé, ces tâches domestiques, savoir-faire et gestes millénaires si couramment invisibilisés. Les Ambulantes prend place dans l’exposition jusqu’au

mois de juillet mais se veut tout terrain : atelier ouvert, accueillant, véritablement itinérant. Équipé notamment de bobines en bois tourné, d’outils et d’espaces pour ranger ces derniers ; sonore, aussi, puisque des surjougs (petits éléments en bois empruntés au monde paysan, notamment gersois) munis de petites clochettes et destinés à annoncer l’arrivée de l’atelier, ont justement été créés et ajoutés à la structure dans les ateliers du Bel Ordinaire.

Dans l’espace d’exposition, l’atelier itinérant jouxte d’autres œuvres. Des tapis (Visibles (le tapis)) : objets usuels dont les réparations, volontairement visibles, en fils de laine et de coton, formalisent les enjeux de « résistance » et d’« autonomie » revendiqués par l’artiste puisque venant retarder la fin et déjouer le remplacement ; des Vœux, aussi, sculptures d’aluminium martelé inspirées des « arbres à clous » guérisseurs ; des Bobines en bois tourné déroulant des fils colorés qu’on imagine conducteurs pour qui veut (s’)attacher ou passefiler (tout ici, vous l’aurez compris, est une affaire de lien). Tout autour de la galerie, de grands draps en chanvre et en lin chinés ou récupérés occupent les murs : une succession de « générations de sommeil » racontées par des initiales brodées et d’habiles réparations dont la lumière du soleil, jouant avec la transparence des étoffes, vient révéler le secret. 
Séréna Evely 

1. Centre européenen d’actions artistiques contemporaines.
2. Centre de culture scientifique technique et industrielle des Pays de l’Adour.

« Ræbouter »Clara Dentiste
Du samedi 4 juin au samedi 16 juillet dans la galerie du MI[X], Mourenx (64). Vernissage vendredi 3 juin, 18h30
le-mix.fr belordinaire.agglo-pau.fr