Concerts annulés, spectacles reportés, dates de réouverture des salles longtemps repoussées… Quelles sont les incidences liées à la crise sanitaire de la Covid-19 sur les structures, la production et la création ? Comment envisager la reprise à venir ? Comment les artistes et l’ensemble de la filière culturelle dessinent-ils un (autre) avenir post-pandémique ? 

Jérôme Lecardeur, directeur du TAP – Théâtre Auditorium de Poitiers, s’est plié au périlleux jeu prospectif. Propos recueillis par Henry Clemens.

Comment le TAP a-t-il été impacté par la situation et comment l’a-t-il gérée ? 

L’effet de sidération a eu lieu, comme pour tout le monde, mais a été très court. On a pris des mesures assez rapidement pour l’équipe, car je suis d’abord responsable d’une équipe ! On a bâti un plan de travail, de chômage partiel et de télétravail. C’était long et complexe ! Par ailleurs, on a imaginé ce que serait le rapport aux spectacles qui étaient engagés jusqu’à la fin de cette saison, jusqu’à fin juin. Sachant que nous avons plus de 15 000 billets à rembourser. On s’est préoccupé des artistes, évidemment, comme tous les théâtres publics. Ce n’est pas parce qu’on ne joue pas qu’on ne paye pas. Dans l’éthique du théâtre public, on se préoccupe de la vie des artistes et de leur survie. À quelques détails près, on a soit complètement indemnisé les compagnies qui ne venaient pas, soit indemnisé en partie et reporté un certain nombre de représentations — nombre assez conséquent. On a beaucoup reporté et porté une attention toute particulière aux spectacles régionaux des petites compagnies, dont l’économie est hyper-fragile. On ne sait pas comment on va s’en sortir, on avait de tels problèmes d’argent que l’automne s’annonçait plus maigre que jamais ! Or, là avec les reports, on se retrouve avec une saison compliquée et beaucoup de propositions, qui plus est, je ne connais pas le seuil supérieur d’acceptabilité des spectacles pour une population à Poitiers qui n’est pas celle de Bordeaux. Donc, faire rentrer au chausse-pied un certain nombre de représentations dans une saison qui était déjà écrite n’était pas une aubaine. On est à notre quatrième écriture de saison ! Non seulement notre saison de septembre à juin s’annonce bien, mais en plus on va la fractionner en trois trimestres pour pouvoir satisfaire à des normes (sanitaires) qui peuvent évoluer d’un jour à l’autre. On se donne ainsi le pouvoir de se réadapter, de réagir de trimestre en trimestre. On ne pouvait pas dire aux gens, réabonnez-vous comme d’habitude, sans avoir plus de perspectives que ça. On communiquera en trois épisodes. Le maître mot reste : on joue ! Y compris en juillet, on joue en théâtre, on joue en musique avec les trois orchestres associés, on joue en danse et en cinéma et tout sera gratuit en juillet. Parallèlement, il y aura des compagnies régionales en résidence. 

Jérôme Lecardeur, directeur du TAP ©Arthur Péquin

« Je reste persuadé que les théâtres et lieux de culture du XXIe siècle ne devraient pas ressembler à ce qu’ils sont actuellement. »

Pourra-t-on se servir de cet épisode pandémique pour mieux répondre à quelques questions : environnementales, de solidarité en particulier ?

J’ai l’âge d’avoir connu et testé dans ces grandes largeurs l’idée et la question de la crise. J’étais un jeune ado en 1973, je me souviens de ce moment de crise. Nous sortions alors des Trente Glorieuses et on pouvait voir sur nos murs : « En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées ! »Tout cela renvoie à cette question : qu’est-ce qu’une crise ? La meilleure définition que j’ai trouvée, c’est que c’est la transition entre un état qu’on est en train de quitter et cet autre état qu’on va trouver, mais on ne sait pas lequel. On sait ce qu’on quitte, pas ce qu’on va trouver. C’est excitant parce qu’on peut encore faire bouger les choses, dans la mesure où le futur n’est pas installé. C’est inquiétant si on s’en réfère à la situation actuelle et parce que les Français sont un irréductible peuple de gens inquiets et flippés. Comme tous les vieux pays en somme. À ce titre-là, toute crise est intéressante. Cependant, qu’est-ce qu’une crise qui dure cinquante ans – 1973 à 2020 – et qu’est-ce que la nouvelle a de singulier et de particulier ? Celle-ci avait quelque chose de particulier avec son confinement sanitaire, mais ce n’était pas une guerre pour autant. On a vécu d’autres épidémies qu’on a vite fait d’oublier ; ce qui était assez insultant pour les personnes qui ont vécu le sida. Elle n’a pas été vécue de la même façon parce qu’elle ne concernait pas les mêmes personnes ! La Covid-19 a donné lieu à une hystérisation des médias car elle touche en majorité les hommes de plus de soixante ans dans des pays dits développés. Ce confinement a ceci de différent qu’il a généré un peu d’allégresse pour des gens qui habituellement voyagent, bougent pas mal, comme moi. Il y a quelque chose qui va rester ! Ce qu’on se disait avec mes collègues des scènes nationales de Nouvelle-Aquitaine : il y aura un avant et un après Covid-19. Il y avait, auparavant, une gestion de nos fonctions issue d’une ère différente de la pensée de la culture. Nous savons profondément qu’il faut changer des choses, or c’est difficile à faire pour des – mauvaises – raisons de temps, mais aussi pour des raisons plus malignes liées à l’air du temps, à des raisons qui ne sont pas de notre fait et ne nous donnent pas envie de réfléchir. On ne nous donne pas le cadre, on ne nous donne pas l’argent pour le faire ; au contraire, on nous en prive aujourd’hui. Dans un même temps, nous n’avons pas failli, nous avons fait notre boulot, rempli nos missions. Je reste de plus persuadé que les théâtres et lieux de culture du XXIe siècle ne devraient pas ressembler à ce qu’ils sont actuellement. Cet épisode nous a donné un peu de temps pour réfléchir ! Je dirais également que la Covid-19 n’accélérait pas tant les choses qu’elle les précipitait ! La prise en compte nécessaire de notre empreinte carbone fera que certaines choses devraient bouger ! Ma fibre internationale va peut-être en prendre un coup… C’est peut-être la fin d’une certaine forme de coopération internationale. 

«  Que ça permette de dilater sa pensée est une chose, cependant, je ne sais pas en quoi ça serait une période géniale de création. »

Peut-on parler d’une période « propice » à la création ou sont-ce juste les élucubrations de penseurs confinés sur l’île de Ré ?

Je n’en ai pas l’impression. Comment pouvez-vous travailler la danse, par exemple, dans ces conditions-là ? On peut travailler son corps sur cinq mètres carrés, mais pas la danse, ou alors seulement un millième de pour cent de la danse mais pas le reste ! Que ça permette de dilater sa pensée est une chose, cependant, je ne sais pas en quoi ça serait une période géniale de création. Pour ma part, par exemple, je n’ai pas beaucoup lu alors que tout semblait indiquer que j’aurais le temps de le faire. C’était étonnant. Les actes créatifs se portent mieux, me semble-t-il, dans le bouillonnement, dans un chaos de liberté. Il y a des fleurs qui naissent du chaos, or, là, il ne s’agissait pas de chaos, mais d’empêchement !

Avez-vous ressenti la nécessité de préparer un événement de reprise ou de poser un acte fondateur ?

L’acte fondateur, c’est : on ne se met pas en vacances, on ne fait pas que des résidences avec des artistes, calmement dans les studios. On reprend contact avec le public à travers sept spectacles avec des gens et des artistes du cru ! Ça n’est jamais arrivé qu’on décide de ça en juillet. J’ajoute que nous mettrons les artistes locaux en avant ! Le programme de juillet a été construit avec le concours de nos artistes associés (Orchestre de Chambre Nouvelle-Aquitaine, Orchestre des Champs-Élysées et Ensemble Ars Nova). J’ajoute que notre cinéma est ouvert depuis le 22 juin et restera ouvert tout l’été, pour la première fois !

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