GUILLAUME DEBUT

Un ballet qui défend le répertoire classique en jouant avec les références aux grands films populaires actuels, voici Le Marchand et l’Oubli créé par le danseur à l’Opéra de Bordeaux, dans le cadre d’une carte blanche régionale jeune public. À voir à Agen, Bordeaux et Fumel.

Propos recueillis par Sandrine Chatelier

« Votre fils a de beaux genoux, il faut en faire quelque chose. » C’est par cette assertion sans ambages d’un professeur de danse, Martial Bockstaele, que la vie de Guillaume Debut prit le tournant des entrechats. Le jeune garçon quitte La Rochelle pour le CNSMD de Paris. En 2009, il intègre le Ballet de l’Opéra de Bordeaux. Mais Guillaume n’a pas que de beaux genoux. Il a d’autres dispositions, dont celles de chorégraphe et de comédien. On a déjà pu apprécier de courtes pièces conçues pour Le Ballet de Poche, compagnie créée avec son collègue Marc-Emmanuel Zanoli. Déjà, son univers était présent, proche du théâtre, et marqué par l’humour, souvent pince-sans-rire (Le Lac du Swing ; Mimique). Il est aussi comédien dans la compagnie amateur En Trois Actes, montée par un ancien figurant, Nicolas Vandroy. En 2018, quand Éric Quilleré, directeur du Ballet de Bordeaux, propose à ses danseurs une carte blanche pour une création chorégraphique régionale jeune public, naturellement, Guillaume dépose un dossier. Et c’est le sien qui est choisi. 

De quoi parle Le Marchand et l’Oubli, pièce pour 6 danseurs ?

C’est l’histoire d’un marchand d’imaginaire qui vend de l’inspiration en contrepartie de créations. Mais l’Oubli lui vole des œuvres du répertoire du ballet classique pour combler sa solitude. Celles que l’on oublie parce qu’on ne les regarde plus. Le Marchand s’en rend compte. Toute son ingéniosité va consister à démontrer pourquoi il ne faut pas faire disparaître ces ballets.

Vous utilisez à cet effet les ressorts du théâtre puisque le Marchand, que vous interprétez, danse et… parle !

Il parle à l’Oubli, une sorte de Gollum sans parole qui répond par ses attitudes corporelles. Comme un animal. Il a une force en lui qui l’oblige à voler des choses. Ce n’est pas un méchant-méchant. Le théâtre permet au public de tout comprendre.

Quels sont les ballets qui apparaissent dans votre pièce ?

Giselle, bien sûr ! La Sylphide dix ans plus tôt (1832) a apporté les actes en blanc, mais l’apogée du ballet romantique, c’est Giselle (1841). Le Lac des cygnes (1877) est tellement emblématique que je ne pouvais pas passer à côté. Mais je ne voulais pas que des ballets blancs. J’ai donc choisi deux ballets dynamiques : Coppélia, la poupée un peu malicieuse, et La Fille mal gardée.

À la création, quelles images aviez-vous en tête ?

Des images de ballets bien sûr. Néanmoins, je voulais sortir de ce cliché du tutu poussiéreux et de cet autre cliché que la danse, c’est pour les filles ; c’était important pour moi. Par ce qui allait se passer ailleurs que dans les extraits de ballets, il fallait raccrocher les garçons. Parmi les clients du Marchand, on voit un réalisateur de films de cow-boys. Les deux personnages principaux, le Marchand et l’Oubli sont des hommes. Des hommes qui parlent de danse. Je voulais aussi parler à toutes les tranches d’âge. Comme Disney. Le but c’était de rassembler tout le monde, parents et enfants, autour de la protection des œuvres en général.

D’où un décor qui parle à tous…

Tout se passe dans le magasin du Marchand. Le décor évoque l’univers des Animaux fantastiques, avec le côté new-yorkais mais un peu barré. Il y a des murs en briques, un amoncellement d’objets divers (voiliers, fusée de Tintin, casques de romain, etc.) comme La Salle sur Demande dans Harry Potter qui donne cette impression de créativité permanente.

Jeu de cache-cache, course-poursuite, marionnettes, théâtre, quizz, cartoon sont autant des ressorts comiques que des éléments qui rappellent l’enfance…

L’humour permet de faire passer plus facilement les messages sans tomber dans le côté professoral. Le Marchand est comme le génie dans Aladin, un personnage exubérant qui joue et se transforme en permanence ! D’où l’idée de lui faire endosser plein de personnages pour éviter d’être redondant ou trop magistral. Pour Giselle, il se métamorphose en guide de musée et fait découvrir le contexte de la création du ballet en 1841 ; il joue les avocats pour Coppélia (1870) et utilise des marionnettes, etc. L’Oubli est comme un enfant, émerveillé par tout ce qu’il voit ! On devine qu’il est amoureux de Coppélia. C’est un personnage en perpétuel besoin d’affection. C’est par ce biais que le Marchand va réussir son entreprise !  

Car le Marchand…

… EST l’imaginaire. On ne peut pas tuer l’imaginaire. Ni l’oublier ! Cela appartient aux Hommes. On peut oublier ce que l’on a créé, mais on ne peut pas oublier de créer ! L’intelligence va consister à concilier l’existence de ces deux personnages ; de l’oubli et de la création.

Côté danse, qu’en est-il ?

Je voulais que mes danseurs soient d’abord des acteurs. Techniquement, je n’ai pas fait un ballet compliqué parce qu’il doit pouvoir être remonté rapidement. Ce sont des pas exécutés au cours tous les jours. Il y a zéro tour en l’air ! [souffle-t-il, faussement scandalisé !] Les extraits dansés de ballets du répertoire n’ont pas été modifiés. Giselle fait son penché arabesque, les portés et les grands jetés lents sont présents. Seul l’Oubli n’utilise pas le langage académique. Et on a bien sûr les musiques de ballets, mais aussi des danses hongroises de Brahms et du Dimitri Kabalevski pour l’introduction.

Aujourd’hui, vous n’exercez plus de fonctions particulières au sein de la compagnie, mais on vous a connu représentant syndical Snam CGT, porte-parole pour défendre le ballet classique à Bordeaux. C’est une question qui vous préoccupe depuis longtemps…  

La revendication du ballet classique, c’est quelque chose qui tient à cœur au Ballet de Bordeaux. Mais j’ai toujours eu un intérêt pour l’histoire de la danse que j’ai découvert au Conservatoire. J’avais une très bonne enseignante, Marie-Françoise Bouchon, qui nous racontait des histoires dans l’Histoire. Elle m’a d’ailleurs aidé pour Le Marchand et l’Oubli.

Le mot de la fin pour la morale de cette fable…

Regardez ce que vous avez pour ne pas l’oublier. C’est la responsabilité du public de sauver les œuvres qu’il aime. Quand on aime quelque chose, il faut le découvrir, le comprendre et le partager.

Le mot de la fin pour la morale de cette fable…
Regardez ce que vous avez pour ne pas l’oublier. C’est la responsabilité du public de sauver les œuvres qu’il aime. Quand on aime quelque chose, il faut le découvrir, le comprendre et le partager.
Le Marchand et l’Oubli, chorégraphie de Guillaume Debut, Ballet de l’Opéra national de Bordeaux,
vendredi 7 février, 19h30, Théâtre Ducourneau, Agen (47).
www.agen.fr
du samedi 15 au dimanche 16 février, 15h, Grand-Théâtre, Bordeaux (33).
www.opera-bordeaux.com
vendredi 21 février, 20h30, Centre culturel, Fumel (47).
www.fumelvalleedulot.com