« CETTE RECHERCHE DE FLUIDITÉ »

Il poursuit sa collaboration avec Stephan Eicher, dont le nouvel album est annoncé pour l’automne et son nouveau roman vient de paraître chez Gallimard. Intitulé Les Inéquitables, il se présente comme un bloc sombre, aux multiples arêtes, lancé à grande vitesse et qui bouscule tout sur son passage. Des personnages blessés, vacillants, portés par des courants imprévisibles se croisent et se manifestent par des effets de contraste et de vertige. Ils ébranlent toute idée d’ordre, toute aspiration à une trajectoire précise et méthodique, et se confrontent au chaos des sentiments extrêmes et des naufrages où les uns se débattent pour à tout prix rester à la surface, les autres descendent dans les profondeurs en s’efforçant d’entraîner ceux qui résistent encore. L’écrivain a toujours la main aussi agile, aussi efficace. Il taille au plus vif, ne retient que ce qui possède cette rudesse verticale, capable de pénétrer, perforer le réel par paliers au travers de couches successives d’illusions, de blessures, de trahisons, de bouffées délirantes, mais aussi de sources souterraines qui pourraient conduire à la lumière.

Propos recueillis par Didier Arnaudet

Vous vivez une partie de l’année au Pays basque. Pourquoi ce choix ?

Quand j’étais lycéen, aux vacances d’été, tous mes copains quittaient Paris pour rentrer chez eux, en Bretagne, en Catalogne… Moi, je n’avais pas de racines. Je suis né rue Taylor à Paris, dans le 10e arrondissement, près de République. Ma mère y était née, mon grand-père y était né. J’ai passé toute mon enfance dans ce quartier. Donc, dès que j’ai pu, je suis parti. Je partage avec ma femme, Année, un penchant pour les situations instables et les déménagements rapides. Je peux travailler n’importe où. Nous avons habité à Boston, Florence, Bordeaux, Lausanne. D’ailleurs, nos enfants nous reprochent assez de ne pas avoir d’amis d’enfance, car, à chaque fois, c’est une nouvelle vie qui commence. C’est Antoine de Caunes qui m’a parlé de Biarritz. Nous nous y sommes installés dans les années 1980. Puis, après bien des pérégrinations, nous sommes revenus au Pays basque il y a quelques années. J’aime son climat, la beauté de ses paysages, sa proximité avec la montagne, l’océan, l’Espagne et sa distance avec Paris.

Dans votre dernier livre Les Inéquitables, vous entretenez une relation constante avec l’eau, la pluie, l’océan. Quel sens donnez-vous à cette présence de l’élément liquide ?

J’ai un tropisme particulier pour tout ce qui est liquide : les océans, les rivières, les lacs. Je suis très attiré par tout ce qui coule, se répand, se modifie constamment. J’ai besoin d’être près de l’eau. C’est sûrement en lien avec cette envie d’être en mouvement, de s’alléger, de changer de repères. Je ne suis pourtant pas un baigneur fou, je ne cours pas l’été pour aller sauter dans l’eau. Le rapport à l’élément liquide, je l’ai toujours comparé avec la manière d’écrire, cette recherche de fluidité. Je suis toujours fasciné par l’eau qui, à l’ouverture d’un robinet, se déverse, se disperse, avance même si elle rencontre un obstacle, jamais elle ne s’arrête, elle contourne, occupe les positions plus basses, remonte et continue son chemin. Dans l’écriture, j’aime ça. D’où l’idée de me débarrasser de tout ce qui m’ennuie, me gêne. Donc j’enlève les points d’interrogation, d’exclamation, les tirets pour introduire les dialogues, le retour à la ligne et le blanc pour commencer un paragraphe.

Vous dites que ce qui vous intéresse c’est la langue et non l’histoire. Mais qu’entendez-vous par la langue. Comment vous confrontez-vous à elle ?

La langue, c’est ce qui m’a accroché à la littérature. La langue, c’est un ton, c’est une voix. L’histoire est là pour agencer les actions, les personnages, leur psychologie et non l’inverse. Stevenson disait que ce n’est pas l’accumulation des détails qui amène à être plus réaliste. Il s’agit plus efficacement d’organiser une situation et de s’arranger pour que les personnages se découvrent par rapport à la situation qu’ils doivent affronter. Je ne donne que le strict nécessaire. Je n’ai pas besoin d’installations préparatoires. J’essaie le plus possible de m’écarter des carcans, des impératifs. Un personnage existe à travers son comportement et son image physique peut rester très ouverte, ce n’est pas un problème. L’amour, l’amitié, la trahison, la belle langue, on connaît tout ça. Mais qu’est-ce qu’on fait avec ça ? Faut-il continuer à reproduire ce qui a déjà été fait ? Qu’est-ce que ça veut dire écrire aujourd’hui ? Il faut faire un pas de côté, regarder les choses partagées par tout le monde mais sous un angle différent. Ce déplacement, la langue peut le faire. C’est aussi un outil qui permet de communiquer, et souvent quand il n’y a plus de communication, il y a le poing qui se ferme. Je pense qu’il faut absolument transmettre, s’occuper de ce qu’on donne aux autres, sortir des blocages, décloisonner, rassembler et dans ce sens, écrire ça sert à quelque chose

« Je pense qu’il faut absolument transmettre, s’occuper de ce qu’on donne aux autres, sortir des blocages, décloisonner, rassembler et dans ce sens, écrire ça sert à quelque chose. »

Qu’est-ce qui enclenche l’écriture d’un roman comme Les Inéquitables ? Comment viennent les situations et les personnages ?

Je suis parti de personnages qui sortent la nuit et il y en a un qui se prend un coup de poing dans la figure, il a la bouche pleine de sang et une dent qui bouge. Tout ça parce qu’un type devenait trop entreprenant avec la femme de son frère récemment décédé. Elle est dentiste et lui donne rendez-vous juste avant le début de ses consultations. Il faudra se lever aux aurores. À peine le fauteuil de torture quitté, il décide de se balader, se retrouve très tôt, seul sur la plage, tombe sur trois paquets de drogue échoués, et tout va dangereusement s’accélérer, se dérégler. C’est cette scène qui me donne l’énergie de mettre en place son mécanisme, de m’introduire à l’intérieur et de voir ce que cela va déclencher. Le roman débute par « Mais » et ce premier mot plonge d’emblée dans la scène sans expliciter ce qui la précède et tout en convoquant tout ce qui va advenir. Je démarre avec cette nécessité d’écrire le livre que j’ai envie de lire.

Vous multipliez les ellipses et réduisez au maximum. Ne prenez-vous pas parfois le risque de perdre le lecteur ?

Je demande certes beaucoup d’attention au lecteur. Je ne m’attarde pas à faire des descriptions, à composer des décors. Je laisse dans l’ombre une partie de la vie de mes personnages. J’ai tendance à soumettre l’action à de brusques accélérations. Mais je lâche aussi beaucoup d’indices. Le lecteur a donc à sa disposition tout ce qui est nécessaire pour ne pas perdre le fil.

Pourquoi ce titre Les Inéquitables ?

C’est venu en mangeant un morceau de chocolat. Je lis sur l’emballage de la tablette « chocolat équitable ». Je pense commerce équitable. Je trouve ça très beau. Je m’arrête sur le mot commerce, les relations marchandes mais aussi les relations humaines. Le commerce entre les hommes et les femmes, ce n’est pas souvent équitable. J’enlève commerce, il reste équitable que je transforme en inéquitable. Les rapports aves les autres sont souvent inéquitables. Puis, j’essaie de m’amuser quand même. Les inéquitables, à l’oreille, j’aime bien. Souvent quand je dois choisir entre le sens et le son, je choisis le son. Enfin, j’ajoute la majuscule pour en faire Les Inéquitables.

Vous participez au prochain album de Stephan Eicher. Que vous apporte l’écriture d’une chanson ?

Une chanson, c’est autre chose. Je ne me laisse pas aller comme dans l’écriture d’un roman. Je ne bascule pas non plus dans la poésie. Dans cet exercice, je me confronte à des contraintes. Surtout avec Stephan. Le français n’est pas sa langue maternelle. Je dois donc m’astreindre à certains réglages. J’écris d’abord les paroles et il entend sa musique sur mes paroles. C’est donc aussi une entente presque magique, une histoire d’amitié très profonde. Nous avons eu le bonheur de faire quelques succès. Ce n’est pas anodin d’écrire une chanson. Il faut être responsable. Ce n’est pas rien de mettre cette chose dans la tête des gens.

Les InéquitablesPhilippe Djian, Gallimard, collection blanche