MUSICAL ÉCRAN

Là où quelques festivals ont choisi – un peu hâtivement parfois – de remettre à l’année prochaine leurs affiches, la manifestation bordelaise a tenu à prendre le contre-pied en reprogrammant sa proposition du 6 au 13 septembre. Richard Berthou, co-fondateur et programmateur, a bien voulu revenir sur cette édition singulière.

Propos recueillis par Henry Clemens

Avec ce festival, quel vide remplissez-vous ? 

Je me souviens avoir été étonné par le fait que les jeunes aujourd’hui pouvaient écouter une chanson sans en connaître les créateurs, sans en avoir la référence. Un état de fait qui renvoyait à la phrase célèbre d’un journaliste qui expliquait que la musique s’apparentait désormais à du papier peint ; présente partout mais connue de personne. Ce constat allait me conduire à imaginer ce festival qui devait permettre à ceux qui font de la musique d’en parler. Un média qui me semble toujours être en avance sur tout le monde méritait un éclairage. Un festival qui doit parler de la société géographiquement, historiquement ou socialement.

Que dites-vous à ceux qui arguent du fait qu’il s’agit d’un festival pointu ?

C’est un festival sur la musique au sens large, qui ne défend aucune chapelle même si j’ai commencé avec le punk (rire). Un prisme qui renvoie à la conception éclectique qu’en avaient Bizot et Actuel/Nova. A Dog Called Money de Seamus Murphy sur la création de l’album The Hope Six Demolition Project de P.J. Harvey est un film qui s’adresse au grand public, vu la notoriété de l’artiste. Avec l’équipe nous souhaitons programmer des oeuvres bien faites dans leur forme mais comportant également une dimension cinématographique ! Le documentaire musical, souvent américain, fut longtemps assez formaté avec sa suite d’images d’archives entrecoupées d’interviews. Le film Solo, réalisé par Artemio Benki, prend le contrepied de ce type de production, par sa sensibilité et son mode narratif. Je combats également un peu le biopic – celui-là même qui fait souvent l’économie d’un scénariste. Je ne me définis cependant pas comme un intégriste. Cette année nous programmons des films sur des artistes français – fait rare – dont Miossec, Daho ou encore Sébastien Tellier qui va clore le festival. 

Maintenez-vous le cap d’une édition sans thématique ?

S’assujettir à une thématique, c’est établir une liste de course pour sa programmation qui aura un coût, sachant que 80 % de la production de documentaires musicaux est anglo-saxonne ou hispanique. Auquel il faut ajouter le coût de la traduction soit 1 000 à 2 000 euros par film pour un festival « riche » d’une dotation totale, aides et sponsors compris, d’à peine 20 000 euros. Je rappelle également que les films sont loués et ne nous appartiennent pas. Si effectivement nous n’avons pas de thématique, la présence des femmes est marquante cette année avec les films sur P.J. Harvey, Billie Holiday ou encore Karen Dalton. Cependant, le vrai problème reste de mettre la main sur des productions en avant-première qui bataillent toutes pour être diffusées sur les plateformes de streaming. Il n’y a pas beaucoup d’intérêt à programmer un film qui passe sur Netflix ! Le ciné totalement mondialisé n’est plus seulement l’apanage des pays riches et vit aujourd’hui une mutation similaire à celle qu’a connue la musique.

Pourquoi maintenir le festival coûte que coûte ?

Il est stratégique pour un petit festival comme le nôtre d’exister, d’apporter du réconfort aux gens qui n’ont pas de maisons secondaires (rire). On est petit, certes, mais nous voulions allez au bout du truc et faire un pied de nez aux structures qui annulèrent un peu trop intempestivement leurs événements, je pense en particulier à PanOramas, annulée à la mi-avril pour une édition prévue fin septembre ! 

Vous comptez un nouveau partenaire, non ?

Nous sommes très heureux de ce partenariat avec arte, la seule chaîne qui s’intéresse au cinéma sur la musique. Dans ce cadre, nous projetterons le film immersif -22,7 °C de Jan Kounen à la MÉCA. Ce cinéma d’exploration des nouvelles technologies, de la création d’univers sonores m’intéresse beaucoup. Cette projection est envisagée comme une exposition et nous permettra d’ajouter un étage arty à notre programmation ! Cette nouvelle forme filmique pourra paraître rugueuse pour certains, mais elle représente l’avenir. 

L’unité de lieu reste la règle ?

Oui. Les 26 longs métrages et 7 films en compétition seront projetés à Utopia, partenaire historique et indéfectible des 5 éditions précédentes mais également à la médiathèque de Bordeaux avec les projections du Bryan Ferry ou de La Vie de Brian Jones, sous le patronage d’arte. 

Des nouveautés, des inédits à nous mettre sous la dent ?

Oui, dans la lignée des grandes histoires anglaises, il y aura Bryan Ferry, Don’t Stop the Music. Il décrit ces années 1970 qui donnèrent à la middle class anglaise la possibilité d’accéder à la culture, à l’instar du parcours de Ferry qui contrairement à l’image provient de cette classe moyenne. Le Billie Holiday est un inédit qui s’inscrit, me semble-t-il, parfaitement dans le contexte du mouvement du Black Lives Matter. Je recommande chaudement l’extraordinaire Swans : Where Does a Body End, un doc de deux heures sur le groupe avant-gardiste new-yorkais de Michael Gira, projeté en avant-première nationale ! On proposera également quelques voyages dans la scène punk de Washington, la culture rap US des années 2010, dans le rock psyché zambien avec l’étonnant Witch ! Je ne peux pas ne pas parler de TOOL : The Holy Gift qui revient moins sur le groupe californien le plus mystérieux du monde que sur l’influence qu’exerce sa musique, les émotions que cela procure. Un projet filmique fou de plus de dix ans qui a conduit son réalisateur des États-Unis au Chili. 

Festival Musical Écran #6,
du dimanche 6 au dimanche 13 septembre, Bordeaux (33).
www.bordeauxrock.com/musical-ecran-20