LORD RECTANGLE

Trublion et hautement ludique, le groupe bordelais brasse musique des Caraïbes, rock et clins d’oeil aux standards de la musique des années 1930 et 1950. Entre deux dates d’une intense tournée et avant que l’été ne se meure, présentations. Non sans humour.

Propos recueillis par Philippine Jackson.

Aimé Cracra : Je suis le bassiste du groupe. Avant, j’étais à la contrebasse, mais comme on fait de plus en plus de bruit, je suis passé à la basse électrique. À côté, je joue en duo avec Stéphane Torré Trueba dans le groupe SöNöNäMë. À la base, je viens du rock (Guimo, Minimal Bougé) et du post rock (Sincabeza).

Johann Mazé : Je suis LE batteur.

François Chommaux : Je joue de la guitare dans de nombreux groupes de musique cubaine. Avant Lord Rectangle, je jouais avec Aimé et Johann Loiseau dans le groupe Minimal Bougé.

Monsieur Gadou : Je suis le plus vieux. J’ai fait trop de trucs pour que ça rentre dans JUNKPAGE en entier. Il faudra consulter les anciens numéros de JUNKPAGE, il y a plein d’articles sur moi. Je suis présent depuis l’origine de Lord Rectangle. J’ai été invité à jouer de la guitare et je suis resté.

Laurène Pierre Magnani : Je suis la plus jeune, mais j’ai aussi fait trop de trucs pour que ça rentre dans ton article, de l’electro soul mainstream jusqu’au jazz fusion chelou. Je chante avec Lord Rectangle et je suis aussi bassiste depuis 3 ans dans une compagnie de théâtre, et des groupes rock et punk avec des meufs.

Johann Loiseau : J’ai joué avec La Fessée comme batteur, et désormais du steel drum et du clavier avec Lord Rectangle.

Comment se passe la tournée ? 

A.C. : Bien. On a été contrôlé par la police à la sortie de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, où on a joué. On avait fait une date 3 jours plus tôt dans un festival de musique traditionnelle. On est tout terrain. On peut jouer devant un parterre de punks comme de mémés en EHPAD. L’autre soir, à la ZAD, au-dessus de nous, il y avait plein d’hirondelles nichées. On s’est fait un peu sulfater, mais on ne les a pas effarouchées malgré le volume sonore. C’était un parterre assez hétéroclite. Certains voulaient du pogo, on n’a pas su faire. La musique pogo je ne sais pas ce que c’est. On va essayer de chercher. Calypsopogo ? Un beau concert pour les hirondelles.

Avant cette tournée, avez-vous eu des dates marquantes pour le groupe ?

J.M. : Le Fridge, derrière la gare à Bordeaux, on y a joué avec Chocolat Billy et les Benkadi. On était les derniers à passer et tout le monde, filles comme garçons, étaient torse nu. On n’y a pas été insensibles.

L.P.M. : La salle était blindée, transpirante, et notre concert a duré plus de deux heures. On jouait très très fort, sans doute au-delà des limites autorisées. Un autre souvenir fou : le Terminus, à Rennes. Ça devait être une petite date, entre d’autres dates plus importantes. Les garçons voulaient y voir des vieux potes. Je ne sais pas trop si c’est la température ou l’alcool, ça s’est transformé en sauna en 20 minutes. Il y avait peu de gens mais ils étaient amassés autour de nous, avec un seul spot de lumière rouge. Le concert est parti dans une sorte de transe, c’était mystique. C’est visible sur YouTube™.

A.C. : Avec Chocolat Billy, nous avons fait une tournée au Maroc, très bon souvenir. L’auteur de la pochette de notre album, Yassine Balbzioui, qui a fait les Beaux-Arts à Bordeaux, nous a invités et nous a reçus royalement. C’était la première fois que j’allais au Maroc, j’avais l’impression d’être en Espagne dans les années 1980.

L.P.M. : Là-bas tout est beau : les gens, la terre rouge. Le fait de se déplacer et de perdre ses repères est très intéressant musicalement. Les concerts étaient différents.

Niveau actualité, vous avez sorti un album, Félicitations…

En choeur : Merci ! (rires)

Pourquoi ce titre ? Pour faire des blagues ? 

J.M. : À l’origine, c’est le nom d’un morceau de Les Palmiers (steel band de Capesterre), un groupe dont on fait des reprises. Mais cette chanson – Félicitations – ne figure pas sur le disque. Et on trouve ça drôle comme titre.

A.C. : La pochette de l’album est politique, on voit une foule qui manifeste, un gilet jaune, des musiciens, un singe sur un âne… et moi j’avais envie de féliciter les gens qui sont descendus dans la rue, en particulier à Bordeaux, mais aussi dans toute la France. Pour ce mouvement contestataire dans lequel on s’est reconnu, dont on a fait partie certains samedis. Félicitations aux gilets jaunes et à nous-mêmes.

L’enregistrement est réalisé par David Chazam…

M.G. : C’est un vieux camarade. Nous avons commencé ensemble en 1990. On a fait plein de choses comme des groupes de funk bizarroïde. On a été champion d’Europe de musiques improvisées. C’est un touche-à-tout de génie et un très bon ingénieur du son. Je l’ai proposé à l’équipe en pensant qu’il était compatible car il a une très bonne maîtrise de son matériel et du bricolage improbable. Là où n’importe quel autre groupe aurait pété un câble en le voyant installer son matos pendant un jour et demi. Mais les Lord Rectangle, ça les a détendus parce qu’on est un peu comme ça. Sa chienne, Martine, est d’ailleurs sur la pochette.

Comment définiriez-vous votre musique ?

L.P.M. : On s’annonce comme faisant de la calypso psyché, proto calypso, calypso déglingo.

J.M. : Disons que les morceaux ont des accents, je vais utiliser un gros mot qui est vidé de son sens depuis au moins une cinquantaine d’années, « rock », parce qu’on est un peu des blancs-becs, on a du mal à chalouper.

D’où vient le nom du groupe ?

A.C. : C’est Monsieur Gadou qui l’a trouvé. Lord car beaucoup de chanteurs de calypso s’appellent Lord quelque chose, et rectangle parce qu’on n’est pas carré.

J.M. : On n’est ni rond ni carré, donc rectangle. Et on joue avec les angles.

J.L. : Ce n’est pas un groove très fluide. C’est un chaloupement, un chaloupage, une chalouperie, qui est très anguleuse.

L.P.M. : Avec une attelle.

A.C. : Exactement, ça boîte.

Vous êtes plus affiliés au mouvement Tropical ?

L.P.M. : C’est vrai que, après avoir exploré les formats pop, rock ou soul jusqu’à l’écoeurement, un mouvement Tropical s’est développé. C’est une question de milieu forcément et de grand mouvement esthétique. On a eu les mêmes idées et envies en même temps, sans se concerter, et on se retrouve avec plein de groupes inspirés des musiques caribéennes.

J.M. : Il y a aussi cette dimension de musique de bal, pour faire danser, aux mariages, aux communions, aux enterrements…

A.C. : On a fait déjà deux mariages.

J.M. : À l’origine, Lord Rectangle s’est monté comme ça. Une amie à côté de Bordeaux nous a invités pour animer une soirée. On a monté un répertoire en un après-midi ou deux. On s’est pointés avec des morceaux mal joués et pas du tout terminés. C’était le point de départ, et on a voulu continuer. Ça continue.

lordrectangle3000.bandcamp.com