COUP DE CHAUFFE – Cognac étire son rendez-vous deux semaines durant en un tempo de festival de rue décéléré, où le jardin public, les bords de Charente et les places de la cité servent de décor. Voici trois bonnes raisons d’y lézarder.

La vie au dehors

Une maison de bois sans mur, sans porte, sans fenêtre. Des habitants qui y vivent, dorment, se lavent, mangent. C’est ici à Cognac qu’Agnès Pelletier a commencé sa réflexion sur une danse du dedans-dehors (son dada depuis longtemps) dans Habiter n’est pas dormir, sa création 2022. Plantée dans la cour du musée, la maison au grand air offre un espace de représentation quasi non-stop où le public se mélange aux danseurs, où le quatrième mur tombe, tout autant que le 1er, le 2e et le 3e…

Prendre le temps de se regarder vivre ici, prendre le temps de se regarder, là. Place d’Armes, le Flamand Benjamin Vandewalle installe Studio Cité, kermesse artistique interactive. Au cœur de cette grande machinerie bizarroïde et artisanale – non sans rappeler celles du Royal de Luxe –, tous les jeux proposés questionnent : d’où regardons-nous, que regardons-nous, et n’y a-t-il qu’une focale pour voir le monde ? Performeurs et passants les activent, brouillant les frontières de qui fait quoi, tout comme la joyeuse bande d’ussé inné, qui chaque fin de journée invite à faire boum, là, dans les rues, sur une place, collectivement. Preuve réjouissante qu’il n’y a ni besoin de stroboscopes, ni de litres d’alcool désinhibant, pour goûter au plaisir d’une contamination chorégraphique.

Le choix du rire

En vieux briscard des festivals de rue, Coup de chauffe ne perd rien de son impertinence et de son humour, avec une programmation qui fait venir quelques routards du genre. Fred Tousch par exemple, dans Turlututu, duo musical improbable. Il y joue les guitaristes-trompettistes aux côtés d’Antoine Simoni au ukulélé pour un concert chaotique où tout concourt à fabriquer un grand bal dada.

Tout aussi barrée, version grande interrogation du cosmos, Emma la clown alias Meriem Menant se réinvente, depuis sa caravane, en grande prêtresse des sciences occultes. Avec son air vintage et sa jupe en tweed, elle maîtrise surtout – plus que le cosmos – l’art du décalage.Et puis, Cognac se paie le duo de rue du moment, Les gros patinent bien – estampillé Molière 2022 – soit Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois, infatigables artistes multicartes qui construisent une farce cabaresque en carton où un acteur grandiose et imbu de lui-même tente de faire vivre ses personnages shakespeariens (in English please) au côté du préposé aux décors, génialement pathétique et foutraque.

Le temps suspendu

Dans le jardin public de Cognac, de drôles de structures suspendent le temps, plongent dans des abîmes de méditation et d’attraction. Il y a le Bleu tenace de l’installation de Chloé Moglia, magicienne des airs qui suspend Fanny Austry à 4 m du sol sur de longilignes et graciles bâtons azur. Sur le bleu du ciel, la danseuse entremêle gestuelle krump saccadée et technique aérienne, sur la musique dense de Marielle Chatain.

Tout aussi envoûtantes, les mélopées d’Erwan Keravec, sonneur breton improvisateur, enrobent la construction délicate de Jordi Galí, Anima, qui signifie souffle en latin. Et c’est bien cela qui se dégage de cette grande sculpture accrochée au vide, une grande inspiration qui fait dialoguer le ciel, le geste du bâtisseur et le souffle du musicien.

Mais le clou méditatif revient à Borealis, le génial projet du Suisse Dan Acher. Reproduire, là, dans nos latitudes tempérées, l’atmosphère des aurores boréales du Grand Nord. Une incroyable prouesse technologique autant qu’une expérience immersive et englobante, qui propulse bien plus loin que les bords de Charente où elle est projetée. Stéphanie Pichon

Coup de chauffe
Du vendredi 2 au samedi 10 septembre, Cognac (16)
avantscene.com