PEOPLE UNDER NO KING (P.U.N.K.)

Fidèle à ses obsessions musicales et son appétence pour les sous-cultures, Renaud Cojo convoque Annabelle Chambon et Cédric Charron, danseurs «étoiles » de Jan Fabre, et l’Ensemble Un de David Chiesa, pour une relecture hautement subjective du mouvement artistique des années 1970, vu par le prisme du critique musical Lester Bangs.

Propos recueillis par Marc A. Bertin

Selon la légende, la première fois que l’on recense le terme punk dans une chronique de disque, c’est au sujet du premier album des Stooges (Elektra, 1969) : « … sounds like a bunch of punks cruisin’ for a burger… ». Un point de départ possible ?
La légende est riche et a tendance à se nourrir d’elle-même, comme toutes les légendes. Mais c’est, de façon surprenante, Shakespeare qui s’est saisi de ce terme de punk le premier dans Les Joyeuses Commères de Windsor au xvie siècle pour désigner une putain… En revanche, dans le domaine de la rock critique, c’est bien Lester Bangs, dont il est largement question dans ce projet, qui, à l’âge de 20 ans et dès sa première critique pour le magazine Rolling Stone, l’a utilisé au mois d’avril 1969 (The Stooges est sorti en août aux États-Unis chez Elektra) dans sa célébrissime critique de Kick Out the Jams du MC5 dans laquelle il démonte totalement et le groupe et l’oeuvre, contrairement à ses confrères de l’époque et à l’enthousiasme public dudit disque (« Never mind that they came on like a bunch of 16-year-old punks on a meth power trip… »). Aujourd’hui, l’oeuvre est considérée comme l’un des meilleurs 500 albums de toute l’histoire de l’industrie du disque. Comme quoi, le temps a fait son travail. De fait, ce terme de punk (paumé, voyou) est progressivement adopté pour parler du mouvement qui se met en marche au milieu des années 1970.

De Detroit, Michigan, à Londres, l’Axe du Mal ?
Detroit bien sûr, surtout du point de vue de Bangs qui y a vécu assez longtemps pour y livrer ce qu’il y a traversé (fermeture des usines automobiles de Motor City, chômage, émeutes, drogues, etc.). Pour Londres, il faudrait focaliser sur le quartier de Brixton, où personnellement je commence à avoir mes habitudes et où j’ai eu l’occasion récente de rencontrer un certain nombre de personnes ayant vécu les tensions de 1979 et les affrontements deux ans après… L’Axe du Mal ? On peut parler de ça, en tous cas un berceau ou un formidable terreau pour le punk.

Pourquoi Lester Bangs ? Sa mauvaise foi ? Sa moustache de phoque ? Ses punchlines ? Son destin plus punk que tous les painks du monde ?
Quand on aborde le punk, il est difficile de trouver un axe. De quoi parle-t-on ? De musique ? D’attitude ? De phénomène de société ? De mode de vie ? De radicalité ? De glorification du DIY ? J’ai trouvé en Lester Bangs, à travers ses écrits, un prisme suffisamment éloquent pour donner au projet l’angle qu’il méritait. À savoir, une dé-muséification de la chose et son inscription dans une époque particulière. Bangs comme Hunter S. Thompson sont les pères du Gonzo et la façon dont ils se sont impliqués eux-mêmes dans leurs écrits, sans aucune objectivité, mais avec la force de leurs expériences et leurs partis pris parfois douteux, amène forcément à une lecture non univoque du projet punk. La déconstruction, le rejet, l’excentricité, souvent malhonnêtes, sont essentiels pour faire exister de manière concrète l’essence du punk. Bangs est donc physiquement impliqué dans mon projet de scène. Il est là. Avec sa « mauvaise foi », ses « punchlines » et sa « moustache de phoque ».

People Under No King, un spectacle pour s’émanciper du pouvoir ?
Le projet est porté entre autres par l’Opéra de Bordeaux, mais ne sera pas joué sous les dorures du XVIIIe siècle. Voilà ma réponse. Nous aurions cependant aimé porter la valeur émancipatrice de ce projet, entre l’obligation des poses syndicales et la tonne deux du fameux lustre en cristaux de Bohème. Le cadre, quoi qu’on en fasse, donne toujours une valeur au tableau. Détruire le cadre, c’est sortir du tableau pour lui donner son sens politique.

Chambon et Charron, une évidence ?
Il n’y a jamais d’évidence à choisir les personnes avec lesquelles composer une équipe artistique, cependant, je connais le total engagement d’Annabelle et de Cédric, et me doutais bien qu’ils pouvaient se sentir concernés par ma proposition. Dans ce projet, ils sont également crédités comme chorégraphes, car de mon côté je dessine les intentions de la performance, eux en construisent et en achèvent les possibles. D’une manière générale, Annabelle et Cédric rendent les choses possibles, tentant le plus souvent d’approcher les limites de leurs corps au risque de se fêler des côtes comme ce fut le cas en répétition. Ils peuvent aller très loin…

David Chiesa, fondateur de l’Ensemble Un, pourvoyeur de musiques à caractère improvisé, c’est pour éviter le jukebox et la naphtaline ?
Je ne souhaitais pas du tout travailler avec un punk band ou un cover band sur ce projet. C’était un contresens. Il nous fallait la tension, l’énergie et l’inventivité sans passer par la reproduction. Nous avions eu une expérience malheureuse avec un premier ensemble avec lequel nous devions travailler sur P.U.N.K. Nous avions même commencé des répétitions. Un jour, un jeune gars venu d’on ne sait où est arrivé avec son petit costume, ses chaussures à lacets, son attaché-case et en a pris la direction. Il a habillé la fonction sans intelligence. Il a donc viré des projets en cours pour revenir à des choses probablement plus « sérieuses ». Il avait probablement un vrai besoin de légitimité. Bref !
Puis, David Chiesa m’a été présenté par Patrick Treguer, un de nos producteurs à Poitiers. Je connaissais mal son travail. David m’a accueilli chez lui, nous avons mangé des huîtres et bu un bon vin blanc. David m’a fait écouter la grande diversité de ses œuvres et nous avons convenu de tenter la chose ensemble. Son intelligence, son écoute et son oreille ont apporté beaucoup au plateau, grâce également aux quatre musiciens et musiciennes avec qui il a choisi de travailler.

Si le musée n’est pas le lieu du punk, la scène est-elle la place idoine ?
Oui aussi, à condition d’évacuer un peu l’idée de « représentation », mais là je pourrais développer des heures.

La performance, c’est vraiment un truc punk ?
Cela dépend de ce que l’on entend par performance. En tous cas sur « l’ici et maintenant », oui à fond.

Aujourd’hui, de quoi punk est-il finalement le nom ?
De mon chien.

People Under No King (P.U.N.K.), conception et mise en scène de Renaud Cojo, direction musicale de David Chiesa, chorégraphie d’Annabelle Chambon et Cédric Charron,
du mardi 15 au samedi 19 mars, 20h, sauf le 19/03, 19h,
TnBA-Salle Vauthier, Bordeaux (33).
www.tnba.org