Laurent Binet © J.-F. PAGA

FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM D’HISTOIRE – Président du jury Fiction, l’écrivain Laurent Binet dit ce que la manifestation témoigne de son époque, ce qu’il faut attendre de sa présidence et en quoi cinéma populaire et cinéma classique font bon ménage à Pessac et ailleurs.
Propos recueillis par Henry Clemens

Quel cinéphile êtes-vous ?
Globalement très éclectique. J’ai grandi dans une culture assez populaire. Mon père est historien, mais je me souviens que le premier film qu’il m’avait amené voir au cinéma était Il était un fois dans l’ouest de Sergio Leone. J’ai grandi avec des films d’action, beaucoup de cinéma américain, de qualité très inégale, à l’époque plus Sergio Leone qu’Antonioni !

Le cinéma nourrit-il vos romans ?
Les arts ont besoin de métissages et d’interagir entre eux. C’est toujours le mélange et l’hybridation qui donnent les choses les plus fécondes. Le cinéma s’inspire de la peinture, la littérature du cinéma, il n’y a que des va-et-vient, c’est une circularité extrêmement productive et intéressante. La série 24h chrono, qui était une vraie nouveauté en termes de rythme et de découpage, a pu m’influencer pour l’écriture de certaines scènes. Dans mes livres, il y a des scènes de western, il y a des scènes que j’ai écrites avec des cadrages, des angles cinématographiques en tête.

Quel lien entretenez-vous avec le FIFH ?
Ils m’avaient invité il y a deux ans pour une édition portant sur l’Amérique latine parce que de mon côté je sortais Civilizations (1) qui concernait également l’Amérique latine. J’en avais gardé un très bon souvenir d’autant plus que j’avais alors pu rencontrer Patricio Guzman, un documentariste chilien que j’aime beaucoup.

Vous assignez-vous un rôle particulier pour cette présidence ?
Le rôle du président est celui de modérateur qui ne doit pas exercer son autorité (rire). Je vais essayer d’organiser les discussions, je laisserai parler les gens. Le souci, c’est de ne pas prendre le pouvoir !

Qu’est-ce que « Le XIXe siècle, à toute vapeur ! » peut ou doit dire sur notre époque ?
Quel que soit le sujet, l’histoire dit toujours quelque chose sur notre époque. Je n’ai pas encore vu les films mais je n’ai aucun doute sur leurs multiples résonances avec notre époque. Par exemple, je vais revoir Ludwig ou le crépuscule des dieux de Visconti. Or, justement, Visconti avait proposé, avec Les Damnés, une réécriture de Macbeth transposé dans le contexte de la Nuit des longs couteaux. Une vieille chronique exhumée par Shakespeare avait toute sa pertinence pour parler du nazisme. Le titre du festival me fait spontanément penser à Jules Verne ou à Méliès. Ça sent l’esthétique steam-punk et il n’y aura pas de problème pour parler de toutes les époques ! Quand Zack Snyder fait le très mainstream 300 évidemment qu’on pense géopolitique, qu’on pense à l’Iran et aux États-Unis.

Comment peut-on faire cohabiter Le Plaisir d’Ophüls et The Alamo de Wayne ?
Ne pas oublier qu’avec cette programmation éclectique le festival offre d’infinies différences de traitement de l’Histoire ! Cela étant, il est très sain de mélanger les genres et les styles, la culture classique et la culture populaire. Ce qu’il faut éviter avec les festivals en général, c’est le snobisme ! Tous les grands maîtres savent qu’il y a des choses à rendre dans toutes les couches de production artistique et les cinéastes populaires s’inspirent des grands classiques. Tarantino admire Melville ou Godard et Truffaut adorait Hitchcock. L’aller-retour entre la Nouvelle Vague et ce cinéma de divertissement est génial. Hitchcock inspire la Nouvelle Vague et la Nouvelle Vague inspire à son tour le grand cinéma américain populaire de Scorsese ou de Coppola par exemple. Il s’agit d’une interaction très féconde et salutaire. Le cinéma arrive à faire ce que la littérature n’arrive justement pas à faire en France. Il y a des cloisons très étanches entre la littérature de gare et la littérature dite blanche… nommée ainsi de façon assez snob.

Vos romans ne se situent pas dans l’une ou l’autre des catégories ?
C’est une position que j’adopte naturellement. J’ai fait des études classiques, mais mon père lisait des classiques et énormément de polars. Un James Ellroy vaut plus que la majorité de la production littéraire qui sort aujourd’hui. Toute production artistique est le résultat de la digestion de beaucoup de choses. Je n’ai aucun problème à aller chercher mes ingrédients dans la culture classique et populaire. C’était d’ailleurs le clin d’œil du Z dans le titre de mon roman Civilizations qui fait référence à un jeu vidéo.

Votre prochain roman ?
Je viens de finir un roman policier qui se situera à Florence au XVIe siècle. Il sera donc a priori très historique et, je l’espère, très cinématographique !

Festival International du Film d’Histoire, du lundi 15 au lundi 22 novembre, Pessac (33). www.cinema-histoire-pessac.com

  1. Grasset, 2019. Grand Prix du roman de l’Académie française.