MUSÉE D’AQUITAINE

Composée de 80 estampes, photographies et objets, l’exposition temporaire prend pour thème l’enfant au xixe siècle, époque charnière durant laquelle ce jeune individu acquiert une place à part entière au sein de la société.

Objet de stratégie dynastique associé à l’élaboration d’une descendance dans l’époque romaine et ce jusqu’au xiiie siècle, l’enfant est ballotté d’une appréciation à l’autre jusque dans la ruine pécuniaire et autres surcharges pondérales qu’il peut matérialiser. Il bénéficie du siècle des Lumières avec notamment Rousseau et son Émile ou De l’éducation (1762) pour revêtir progressivement les atours d’une individualité à part entière. Considéré comme un adulte en miniature, un être incontrôlé et sauvage, « hautain, dédaigneux, colérique, envieux, curieux, intéressé, paresseux, menteur » (La Bruyère) ou au contraire naturellement bon, l’enfant, cette « propriété » dénuée de statut légal indépendant de l’unité familiale, doit attendre le milieu du xixe siècle pour que s’opère une prise de conscience collective. Le « temps de l’enfance » comme période de la vie privilégiée embrassera surtout les classes moyennes et aisées, car pour ce qui est des catégories populaires, il faudra attendre les années 1920 pour que le plus jeune âge prédestine l’enfant à autre chose qu’au labeur.

Toutefois, des changements notables s’accomplissent au xixe siècle. On voit émerger un secteur de l’édition qui leur est destiné : la littérature d’enfance et de jeunesse. Le jouet devient progressivement un produit industriel et de nouvelles disciplines font leur apparition : les sciences de l’éducation. À ce titre, c’est à Bordeaux qu’un cours universitaire de pédagogie est créé pour la première fois à la faculté des lettres en 1882.

Sujet de considérations nouvelles, l’enfant innerve de nombreux domaines comme l’art. L’exposition bordelaise se fait l’écho de ce volet dans un accrochage qui réunit estampes, photographies et objets. Issu de la collection du musée des Arts décoratifs et du Design de Bordeaux et de celle du musée d’Aquitaine, l’ensemble présenté offre surtout une belle part à la maison Goupil. Racheté par un marchand bordelais à sa liquidation, cédé par son héritier à la Ville de Bordeaux, ce fonds, constitué de 70 000 photographies et de 46 000 estampes, s’inscrit dans une dynastie d’éditeurs d’art internationaux basés à Paris. Active de 1829 à 1921, Goupil & Cie édite surtout des reproductions de tableaux célèbres exposés aux musées ou aux Salons de Paris. Diffuseur incontournable à travers le monde, grâce aux évolutions des techniques de reproduction qui rendent les images plus accessibles, Goupil répand une iconographie soignée, particulièrement prisée par sa clientèle bourgeoise. Influencées par les goûts de cette dernière, ces représentations décoratives se font le témoin des us et coutumes de cette classe. 

Divisé en six chapitres, le parcours explore, à travers ce prisme, les thèmes de la petite enfance et de l’éducation, mais aussi du travail des enfants et des enjeux économiques comme de la santé et des activités divertissantes. À cet égard, certains jouets demeurent emblématiques comme le polichinelle, le cheval de bois, le cerceau, les dominos ou le hochet. Du côté éducatif, les fillettes escortent une ambition stéréotypée. Pour qu’elles deviennent épouses de choix, les milieux favorisés leur inculquent les règles de savoir-vivre pour les préparer à une vie mondaine (bals, réceptions), surmontées d’un vernis de culture générale agrémenté par l’apprentissage de la musique, de l’équitation, de la tapisserie et/ou de la couture. L’enseignement religieux s’illustre dans des scènes de baptême et communion solennelle avec voile et aumônière pour la communiante. Sur les planches des bons points scolaires de 1884, se gagnent au mérite les portraits de Voltaire, Lavoisier, Montgolfier, Diderot, Necker, Le Titien, Rousseau, celui du duc d’Épernon, d’Élisabeth d’Angleterre, de Marie de Médicis et d’Isabelle de Castille. Si les images de Goupil ne font guère état du travail des enfants dans les usines, la main-d’oeuvre enfantine apparaît toutefois ici et là : dans une lithographie figurant un jeune bambin parmi les mineurs du Creusot dans un puits d’extraction, dans l’image d’Épinal d’un mousse breton, d’un berger et d’une bergère. Petits musiciens, montreurs d’animaux, chiffonnières… les petits métiers confinant parfois à la mendicité sont davantage représentés et ce pour une raison : encourager les gestes charitables.

Anna Maisonneuve

« Comme une image. L’enfance au XIXe siècle dans les collections du musée Goupil »,
jusqu’au dimanche 3 janvier,
musée d’Aquitaine, Bordeaux (33).
www.musee-aquitaine-bordeaux.fr